Alors que du 12 au 22 novembre 2012, certains évêques des Provinces ecclésiastiques de France sont en visite « AD LIMINA », dont les évêques de Lorraine; il convient de comprendre le sens de cette visite.

Et si nous profitions de cela pour approfondir le sens de cette démarche et de cette « visite » au pape grâce aux textes du Concile Vatican II et en particulier « LUMEN GENTIUM« ?

On pourrait croire de manière caricaturale qu’il s’agit de faire un rapport de l’état d’un diocèse au pape, comme un Préfet viendrait rendre compte au Président de la République de sa gouvernance. Cette interprétation de type « suffragantiste» ne manque pas dans les esprits.

Or la visite « AD LIMINA » a une portée d’une toute autre envergure qu’il convient de découvrir ou de redécouvrir, à la fois théologique et spirituelle.

 

En fait la visite « AD LIMINA » manifeste concrètement toute la théologie de l’épiscopat et l’ecclésiologie du Concile Vatican II que nous retrouvons dans la Constitution Dogmatique LUMEN GENTIUM  entre les numéros 18 et 29. Il s’agit du 3ème chapitre de ce texte parlant de la constitution hiérarchique de l’Eglise.

Nous avons déjà eu l’occasion de montrer dans des précédents articles que le Concile Vatican II a été un concile sur le mystère de l’Eglise. De même que LUMEN GENTIUM est un déploiement théologique qui prend sa source dans la liturgie de la Vigile Pascale. Que le mystère de l’Eglise est lié au mystère du Baptême, mais également lié au mystère de l’Eucharistie et de la Croix. Enfin que le mystère théologique de l’Eglise prend appui sur la liturgie de la Toussaint.

C’est pourquoi nous allons procéder à l’analyse de ce 3ème chapitre de LUMEN GENTIUM, pour comprendre, d’après sa structure de rédaction, que l’on peut donner sens à la visite « AD LIMINA ».

D’emblée, nous pouvons remarquer qu’au sein de ce chapitre 3 les numéros 18 à 27 parlent de l’épiscopat, alors que seul le numéro 28 parle des prêtres, et le numéro 29 parle des diacres ! Il est alors assez évident que le Concile a fait œuvre théologique en faveur de l’épiscopat, pour précisément ne plus les considérer comme des simples « légats » ou « représentants » du pape, comme une vision ultramontaine de l’Europe occidentale a pu le penser. Vision qui n’est pas encore tout à fait morte dans certaines consciences, même au plus haut point…

Voici la progression synthétique de ces numéros, que nous aurons l’occasion d’analyser de manière plus approfondie :

Le 18 est une synthèse du chapitre 2 et une introduction.

Le 19 évoque « l’Institution des 12 apôtres ».

Le 20 fonde les évêques comme les « successeurs des apôtres ».

Le 21 atteste la « sacramentalité » de l’épiscopat.

Le 22 parle de la « Collégialité épiscopale ».

Le 23 présente « l’aspect relationnel » au sein de la collégialité épiscopale.

Le 24 évoque le « ministère » de l’évêque.

Le 25 présente sa fonction « d’enseignement ».

Le 26 présente sa fonction de « sanctification ».

Le 27 présente sa fonction de « gouvernement ».

Nous pouvons alors voir que le travail conciliaire va dans 3 directions : D’une part un exposé théologique de l’épiscopat, en connexion étroite avec la notion d’apostolicité (19-20-21). Ensuite une mise à jour de la notion de « collégialité » pour mieux comprendre la gouvernance de l’Eglise (22-23). Enfin une analyse pastorale du ministère épiscopal (24-25-26-27).

EPISCOPAT et APOSTOLICITE :

Lorsque dans le CREDO, nous confessons que l’Eglise est « APOSTOLIQUE », nous sous-entendons évidement les 12 apôtres, mais avons-nous conscience que cela implique également leurs successeurs que sont les évêques ?

La fondation « apostolique » est importante car c’est du témoignage des apôtres, et de la Tradition qu’ils nous ont laissée, que nous fondons aujourd’hui notre foi. C’est au cœur de la Tradition apostolique, et en particulier de leurs prédications, que sont nés les Evangiles. L’article où nous avons étudié les premiers chapitres de la Constitution « Dei Verbum », nous a bien montré que les 2 « jaillisements » de l’unique source de la Révélation divine (Ecritures et Tradition apostolique), sont en lien avec la succession apostolique. Les Evangiles sont nés au cœur de la question de la succession apostolique.

La question de la succession apostolique est comme un point de rencontre entre les Sources de la Révélation divine, et la construction organique de l’Eglise. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, les évêques représentent ce point de rencontre entre Dieu qui s’est révélé et qui nous parle dans notre histoire, et la construction  visible de son Eglise, de son Peuple !

Nous voyons bien alors le lien intrinsèque entre la théologie de l’épiscopat et la dimension apostolique de l’Eglise ! Et si nous voulons approfondir notre credo cette année, nous ne pouvons pas alors nous priver de redécouvrir la figure de celui qui est à la tête d’un diocèse, à savoir la figure de l’évêque !

QU’EST-CE QUE LA « SUCCESSION APOSTOLIQUE » ?


Avec les numéros 19-20-21, le Concile nous invite vraiment à redécouvrir ce mystère de la succession apostolique !

Figurez-vous, que la visite « AD LIMINA » des évêques manifestent de manière concrète théologie de la « succession apostolique » !

Tout d’abord la succession apostolique est décrite au numéro 20 en ces termes :

« Ainsi, selon le témoignage de saint Irénée, la Tradition Apostolique se manifeste et se conserve dans le monde entier par ceux que les apôtres ont faits évêques et par leurs successeurs jusqu’à nous. Ainsi donc, les évêques ont reçu pour l’exercer avec l‘aide des prêtres, et des diacres, le ministère de la communauté. Ils président au nom et en place de Dieu le troupeau dont ils sont les pasteurs, par le magistère doctrinal, le sacerdoce du culte sacré, le ministère du gouvernement. De même que la charge confiée personnellement par le Seigneur à Pierre, le premier des apôtres, et destinées à être transmise à ses successeurs, constitue une charge permanente, permanente est également la charge confiée aux apôtres d’être pasteur de l’Eglise, charge dont l’ordre sacré des évêques doit assurer la pérennité. ».

Le Concile manifeste bien que c’est au collège des Apôtres, et pas uniquement à l’apôtre Pierre, qu’a été confiée la charge d’être pasteur de l’Eglise. Le Concile reconnait bien « la primauté de Pierre » car bénéficiant d’un appel particulier, mais ne l’interprète pas comme une exclusivité réductrice. Il n’empêche que ce détail a une importance pour comprendre la primauté de Pierre et la place des autres apôtres. Le Concile n’en rabaisse pas pour autant la place particulière de Pierre, car il en reconnait une distinction. C’est bien l’ensemble du collège des apôtres qui « gouverne » l’Eglise, mais en communion avec Pierre qui en est le premier, parce que bénéficiant d’un appel personnel du Seigneur.

Le Concile fonde la succession apostolique sur la primauté de Pierre, mais cette dernière étant comme « l’image » d’une réalité plus grande et non exclusive. C’est parce que la charge de l’Eglise est confiée à Pierre en particulier, que l’on peut comprendre que tous les apôtres ont cette même charge, AVEC lui !

Cette analyse théologique montre bien que la charge de l’Eglise n’a pas été confiée à Pierre seul ! Ainsi, la succession s’est poursuivie : la charge de l’Eglise revient en PARTICULIER aux successeurs de Pierre, pour manifester que TOUS les successeurs des apôtres ont cette même et unique charge, AVEC lui!

Le numéro 23 le traduit en d’autres termes :

« …Le pontife romain, comme successeur de Pierre, est le principe perpétuel et visible et le fondement de l’unité qui lie entre eux soit les évêques, soit la multitude des fidèles. Les évêques sont chacun pour sa part, le principe et le fondement de l’unité dans leurs Eglises particulières : celles-ci sont formées à l’image de l’Eglise Universelle, c’est en elles et à partir d’elles qu’existe l’Eglise Catholique une et unique. »

Nous voyons bien ici, la force du discours qui redonne aux diocèses, une place constitutive de l’Eglise Catholique. Par conséquent les diocèses sont des entités reconnues et autonomes, mais qui ne peuvent se suffire à eux-mêmes. Au contraire, ils portent eux, le mystère « catholique » de l’Eglise entière. C’est pourquoi l’Eglise Catholique n’est pas la somme des Eglises diocésaines, puisqu’en eux réside son mystère !

QU’EST-CE QUE LA « COLLEGIALITE EPISCOPALE » ? ET LE PAPE DANS TOUT CELA ?

Avec ce que nous venons de lire, le pape n’est pas le seul à gouverner l’Eglise, au sens d’un « monarque absolu » comme certains se plaisent à penser. Il n’en est pas le seul chef, faisant des évêques ses suffragants, ou ses exécutants ! Mais en même temps le gouvernement de l’Eglise ne relève pas uniquement de l’ensemble des évêques mis sur le même niveau. Les évêques « participent » pleinement à la même charge que le pape et avec lui, en sont des membres « actifs »!

Pour résumé, la charge de l’Eglise Catholique est donc confiée à tous les évêques formant le « collège » des successeurs des apôtres, dont le chef est le successeur de Pierre ! Le même numéro 23 dit que :

« … C’est pourquoi, chaque évêque représente son Eglise, et tous ensemble, avec le pape représente l’Eglise universelle dans le lien de la paix, de l’amour et de l’unité. »

C’est cette analyse qui nous permet de voir que c’est sur cette compréhension de la succession apostolique, en lien avec une interprétation de la primauté de Pierre, qu’est fondée la collégialité épiscopale.

Ainsi, la visite « AD LIMINA » manifeste cette réalité théologique, que le pape et le collège des évêques participent à la même charge de gouvernance de l’Eglise ! Ainsi les évêques ne viennent pas « rendre compte » au pape, comme des préfets. Mais ils viennent montrer que c’est « en collège » que l’on guide la vie des Eglises particulières que sont les diocèses.

Pour aller plus loin et pour mieux comprendre, voici ce qui est dit au numéro 21 : « …La consécration épiscopale, en même temps que la charge de sanctifier, confère aussi des charges d’enseigner et de gouverner, lesquelles cependant, de par leur nature, ne peuvent s’exercer que dans la communion hiérarchique avec le chef du collège et ses membres. En effet, la Tradition qui s’exprime surtout par les rites liturgiques et par l’usage de l’Eglise, tant orientale qu’Occidentale, montre à l’évidence que par l’imposition des mains et les paroles de la consécration, la Grâce de l’Esprit est donné et le caractère sacré imprimé ».

Ce numéro de Lumen Gentium nous renseigne bien sur la charge épiscopale. C’est bien les évêques qui ont la charge de leurs diocèses respectifs, mais ils ne sont pas pour autant des solitaires, des « papes chez eux »! Au contraire, si un évêque reçoit la charge d’un diocèse c’est toujours en communion non seulement avec le pape, mais avec tous les autres membres du collège des successeurs des apôtres. Parce que c’est AVEC les autres évêques et le pape, que l’on porte la charge d’être pasteur d’une Eglise particulière. Or cette réalité de la communion dans l’exercice de la charge pastorale d’une Eglise particulière, n’est pas de l’ordre de la convenance ! Au contraire le Concile rappelle avec force qu’il y a une sacramentalité de cette constitution ! Cela fait partit non seulement du mystère du sacrement de l’Ordre, mais du mystère même de l’Eglise. En parlant de « sacramentalité » de l’épiscopat, nous touchons la Volonté de Dieu en ce qui concerne l’organisation de l’Eglise.

C’est une seule et même Charge de l’Eglise qui est donnée à l’ensemble du collège des évêques, MAIS avec une articulation différente envers le successeur de Pierre. Le numéro 22 traduit cela en ses termes :

« …Par sa composition multiple, ce collège exprime la variété et l’universalité du Peuple de Dieu ; il exprime par son rassemblement sous un seul chef, l’unité du troupeau du Christ. Dans ce collège, les évêques fidèles à observer le primat et l’autorité de leur chef jouissent d’un pouvoir propre, pour le bien de leurs fidèles et même de toute l’Eglise, dont l’Esprit-Saint assure par l’action continue de sa force la structure organique et la concorde. ».

Cette définition du « Collège des apôtres » nous montre bien que les évêques n’ont pas à être dans le même moule, une sorte de « corporation » d’une pensée unique. Au contraire, ils doivent porter en eux la diversité ! C’est même un critère de bonne santé.

Ici, le Concile restaure l’autorité propre des évêques en tant que « successeur des apôtres », et en même temps garde sauve le primat de l’autorité du pape. Même si tous les évêques participent à sa charge, ils n’empêchent que ces derniers gouvernent avec lui, mais pas au même titre, ni au même degré. Le collège des évêques n’est pas à confondre avec une assemblée constituante !

Le numéro 23 le dit résolument :

« …Les évêques, chacun pour sa part, placé à la tête de chacun des Eglises particulières, exercent leur autorité pastorale sur la portion du Peuple de Dieu qui leur a été confié, et non sur les autres Eglises particulières ou sur l’Eglise universelle. »

 cette restauration de l’autorité propre des évêques, ainsi que de la « Collégialité épiscopale », était déjà manifestement en germe dans la préparation du Concile. Surtout au sein de la lettre de Jean XXIII d’avril 1962, adressé à tous les futurs Pères du Concile.

POUR CONCLURE…DU PARTICULIER AU GENERAL…


Non seulement la visite « AD LIMINA » manifeste cette réalité théologique de l’épiscopat selon les numéros 19-20-21, mais également cette réalité cordiale et relationnelle que l’on retrouve dans les numéros 22-23 !

C’est alors que l’on peut comprendre le sens de la visite « AD LIMINA » comme cette manifestation de la communion et de la collégialité des évêques autour de l’évêque de Rome, dans la gouvernance de l’Eglise universelle.

Si les évêques viennent partager la réalité de leurs diocèses, avec d’autres évêques, autour de l’évêque de Rome, c’est pour précisément manifester cette union dans la charge pastorale, car c’est à eux que le Seigneur Jésus-Christ a confié son Eglise.

Au travers de cette visite « AD LIMINA » se joue une qualité spirituelle, qui est à la fois essentiel, mais tellement compromise en ce moment : l’ouverture d’esprit ! En effet, si l’on considère qu’au sein d’une Eglise particulière reconnue pour ses particularismes, cachent en elle le mystère de l’Eglise Universelle, alors il convient de savoir « ouvrir » son esprit ! D’aller plus loin que le terrible repli sur soi-même et de ne voir plus loin que le bout de son clocher… Cet état d’esprit et cette ouverture d’esprit est une qualité qui participe à la sollicitude pastorale.

Le concile dit au numéro 23 :

«…Comme membre du collège épiscopal et légitimes successeurs des apôtres, chacun d’entre eux est tenu, à l’égard de l’Eglise universelle, de par l’institution et le précepte du Christ, à cette sollicitude, qui est pour l’Eglise universelle éminemment profitable, même si elle ne s’exerce pas par un acte juridique. Tous les évêques, en effet, doivent promouvoir et sauvegarder l’unité de la foi et la discipline commune de l’ensemble de l’Eglise, former les fidèles à l’amour envers tout le Corps mystique du Christ, surtout envers les plus pauvres… ».

La visite « AD LIMINA » des évêques pourrait alors devenir, pour nous autres diocésains, laïcs, prêtres ou religieux et religieuses, le signe de l’idéal spirituel d’ouverture envers l’ensemble de l’Eglise universelle, et ne pas demeurer fixer à son petit territoire !

Au contraire toute la dynamique est de partir de cette portion du Peuple de Dieu et de l’ouvrir à l’Eglise universelle pour que soit manifeste la suite du numéro 23 :

« …Il est bien établi qu’en gouvernant leur propre Eglise comme une portion de l’Eglise Universelle, elle contribue au bien de tout le Corps mystique qui est aussi le Corps des Eglises. ».

Alors, pourquoi ne pas prier à la fois pour nos évêques, afin que cette visite soit pleinement la concrétisation de l’enseignement conciliaire sur l’épiscopat et la dimension apostolique de l’Eglise.

Mais en même temps prier pour que nous puissions toujours davantage entrer dans le mystère de l’Eglise….

Qui sait… Peut-être qu’en élevant notre cœur, à partir de l’Eglise particulière au sein de laquelle nous vivons, prions, célébrons, professons la foi de notre baptême, nous verrons « l’apparition de l’Eglise éternelle »…