Le cardinal Paul Poupard, président émérite des Conseils Pontificaux pour la Culture et pour le dialogue interreligieux, travaillait à la secrétairerie d’Etat du Saint Siège au moment du lancement du Concile Vatican II. Il est l’auteur de plusieurs livres sur cet événement ecclésial, et notamment, aux éditions Salvator, du livre intitulé sobrement « Le concile Vatican II ». Dans ce dernier opuscule, publié en 2012, il revient sur les grands thèmes du concile qu’il met en lien avec les synodes de l’Eglise ou d’autres documents pontificaux. Nous le remercions de nous avoir accordé une interview pour ce blog.

 

Eminence, le défi de l’application du Concile, cinquante ans après son ouverture, n’est-il pas de réussir à faire le lien entre l’Eglise universelle et les Eglises locales, l’une et l’autre ayant des contingences particulières ?

Cardinal Poupard : L’un des défis pour l’Eglise aujourd’hui consiste à vivre l’unité dans la diversité. Quand j’étais un jeune étudiant en théologie, j’avais une vision de l’Eglise qui était très unitaire et qui se limitait à l’Eglise romaine d’expression latine. Avec le contact avec nos frères séparés, nous retrouvons aujourd’hui ce que Jean XXIII, l’initiateur du concile, avait voulu dans sa déclaration du 25 janvier 1959 à St Paul hors les murs. Il disait explicitement que ce concile serait un appel en direction des frères séparés. Nous avons vécu de façon différente pendant un millénaire, et maintenant nous nous retrouvons dans la foi, et ceci est fondamental pour notre avenir commun.

Les Eglises locales (les diocèses), redécouvrent elles-aussi qu’à l’intérieur de la grande communauté de l’Eglise, elles ont une vie commune. Je suis très frappé de voir que de même qu’il y a des jumelages entre les communautés civiles, les municipalités, il y a maintenant des jumelages et, des relations privilégiées entre les diocèses. Tout ce qui était la vie vécue des premiers siècles de la vie de l’Eglise, nous la redécouvrons maintenant. C’est tout un mouvement qui a été mis en branle par le concile, sous l’inspiration de l’Esprit-Saint. C’est lui qui, sans nul doute, suscite à travers l’Eglise ces renouveaux.

Comment vivre ce rapport entre les dimensions universelle et locale de l’Eglise.

Cardinal Poupard : Dans le sillage du concile s’est levée une participation synodale diocésaine ; il y a comme un va et vient entre les synodes généraux de l’Eglise et les synodes diocésains qui, à partir de la vie de chaque diocèse, sont capables de lire la vie de l’Eglise, d’en voir les points forts et les points faibles, et proposent des chemins privilégiés pour l’actuation du concile.

Je suis très impressionné par ce grand effort qui est fait dans les diocèses pour vivre le concile, c’est-à-dire s’approprier les textes du concile, les connaître et les vivre en Eglise, en suivant ce que Benoît XVI a donné comme clé d’interprétation. Le pape a fait une réflexion sur les herméneutiques du concile (la manière dont cet événement a été lu, interprété et vécu dans l’Eglise), distinguant l’herméneutique de la rupture de celle du renouveau dans la continuité. C’est cette dernière qu’il a choisie et qu’il propose à l’Eglise.

Le pape Jean XXIII, en recevant des architectes, expliquait que ce serait un édifice nouveau posé sur des bases anciennes. Le drame est venu de ce que certains sont tellement restés sur les bases anciennes qu’ils n’ont pas accepté la nouveauté, et que d’autres ont tellement grimpé les échafaudages sur le nouveau qu’ils en ont oublié le fondement. Nous devons donc, et c’est ce que l’Eglise s’efforce de faire, nous inscrire dans la fidélité. C’est ce que le pape Jean XXIII avait voulu, « infuser dans les veines du monde moderne la sève toujours neuve de évangile ».

Eminence, qu’espérez-vous voir fleurir au cours de ces années pour qu’on prenne davantage acte de Vatican II dans notre Eglise d’aujourd’hui.

Cardinal Poupard : Après le concile Vatican II, le pape Paul VI a décidé une année de la foi. Il est très frappant que Benoît XVI ait instauré une nouvelle année de la foi, reprenant ce que son prédécesseur Jean Paul II avait lancé depuis la Pologne puis ensuite des Caraïbes sur la Nouvelle Évangélisation. L’intuition est que le concile n’a eu d’autre raison d’être que de retrouver la force de l’Esprit-Saint qui est présent dans la foi de l’Eglise, afin que l’Eglise redevienne missionnaire. Ce que j’attends de ces 50 ans, moi qui ai eu le privilège de vivre le concile, c’est une réappropriation. Pour les nouvelles générations, c’est une appropriation. Ce que je souhaite, c’est que guidé par le Saint Père et par les évêques, l’ensemble des fidèles puisse d’abord avoir le contact avec les textes du concile qui sont très beaux.

J’ai souvent cité un texte de la constitution Gaudium et Spes : « l’avenir est entre les mains de ceux qui auront su donner aux générations de demain des raisons de vivre et d’espérer» (GS 31). Je constate en parcourant le vaste monde qu’il y a un déficit d’espérance. Tout est gris, ou perçu comme tout à fait gris. Ce que j’attends, en priorité, c’est que nous retrouvions l’espérance, ce que j’appelle la foi en l’amour. Car nous ne sommes pas des orphelins, mais nous avons un Père qui nous aime et qui nous a envoyé son Fils pour nous apprendre à l’aimer dans l’Esprit, et nous retrouver tous ensemble frères, fils d’un même Père.