Face aux bouleversements actuels, et aux provocations intempestives concernant les différentes religions, je ne suis que profondément attristé que dans un siècle comme le nôtre, se vantant, pour les plus français des français, d’être de l’héritage des Lumières, de constater que nous sommes des « analphabètes de la raison » pour réagir avec aussi peu de recul et surtout avec une telle démonstration de pulsions destructrices et irrespectueuses.

Je ne peux me souvenir de mon côté, que de Jean XXIII, qui le 25 janvier 1959, en proposant la perspective d’un concile œcuménique, constatait avec affliction la destruction progressive de la liberté d’une part, et de la liberté religieuse d’autre part face aux différents totalitarismes. Plus de 60 années après ce constat, sommes-nous sortis de ce dilemme ?

Ne sommes-nous pas, hélas, encore les témoins de l’aliénation progressive de la liberté religieuse ? Où d’un côté ses détracteurs veulent la reléguer dans le privé, comme si la liberté de conscience pouvait se coucher à terre, tel un vulgaire caniche au pied de son maître, sans lien avec la vie publique. Et d’un autre côté, les croyants de différentes confessions qui se construisent des douves, et qui sont tels des guerriers, se jettant à la face des boulets à coups de provocations et d’insultes.

N’oublions pas que c’est la dégradation de la liberté, et en particulier de la liberté religieuse, qui a suscitée pour Jean XXIII, la perspective d’un concile en faveur de la paix. Face à ce constat médiatique actuel, comment « élever notre cœur » ? Comment élever le débat pour trouver une issue, contre la mauvaise utilisation de la fameuse « liberté d’expression », qui pour certains groupes sociaux sert d’absolution et de paravent à la bêtise, pour ne pas dire la c******e !

Pour tenter d’élever le débat, je pense à un théologien discret et peu connu : le Cardinal Charles Journet (1891-1975). Il fût toute sa vie professeur au séminaire de Fribourg en Suisse. Théologien discret, mais tour à tour mystique et politique. « Mystique » car son œuvre théologique ne s’est jamais coupée d’une contemplation nettement enracinée, et il a écrit autant de traités théologiques, que d’ouvrages à vocation spirituelle. « Politique », car il a beaucoup réfléchi sur la question du Mal, surtout en ce qui concerne la grave question des régimes totalitaires. Il s’est farouchement opposé à toute forme de totalitarisme politique et, en pleine guerre, s’est ouvertement prononcé en faveur du respect de chaque être humain, ce qui lui a valu certains problèmes avec ses supérieurs hiérarchiques.

Il a été créé cardinal en 1965, suffisamment tôt pour que Paul VI lui permette de participer aux débats conciliaires. Même s’il vient uniquement à la dernière session, son action de théologien a été très influente surtout en ce qui concerne la déclaration sur la liberté religieuse.

Il est vrai que cette déclaration est le point essentiel de division entre les catholiques et les disciples de Monseigneur Marcel Lefebvre. Mais, je reste persuadé, que ce texte peut lui aussi avoir une dimension prophétique ! Prophétique car ce texte propose une réponse à la profonde motivation de la convocation du Concile : œuvrer en faveur de la paix et de la liberté. Prophétique parce qu’il propose une réflexion concernant les relations complexes entre l’Eglise et l’Etat, ce qui en plein débat sur la laïcité dans notre pays, pourrait nous être bien utile.

Pour inaugurer cette réflexion, je vous propose l’intervention du cardinal Journet, le mardi 21 septembre 1965, en faveur de  la déclaration sur la Liberté Religieuse. Cette intervention aura force d’influence pour que, malgré la division des pères conciliaires sur cette question, le texte puisse être voté le 07 décembre 1965.

Vénérables Pères,

En cette question de la liberté religieuse, existe entre nous, d’une part une fondamentale unité doctrinale et d’autre part des divergences qui naissent surtout des préoccupations pastorales de nombreux Pères.

Ces divergences, semble-t-il, pourraient se réduire pour une grande part si l’on soulignait mieux les quelques thèmes suivants qui se trouvent déjà dans le schéma sur la constitution elle-même :

  1. La personne humaine appartient simultanément à deux ordres sociaux : à savoir l’ordre des choses temporelles et de la société politique, et l’ordre spirituel, c’est-à-dire l’ordre de l’Évangile et de l’Église.
  2. Est-il question de l’ordre des choses temporelles, il faut dire que la personne humaine, bien que sous un aspect elle soit partie de la société civile, transcende pourtant tout l’ordre politique parce qu’elle est ordonnée au bien parfait et définitif, à Dieu qui l’a créée. Par conséquent, sous ce deuxième aspect, la personne humaine :
    • est libre à l’égard de la société civile tout entière ;
    • mais elle devra rendre raison à Dieu de chacune de ses options.
  3. L’homme qui se trompe ou qui pèche, ou celui dont la conscience est erronée, n’en reste pas moins une personne humaine et doit être considéré comme tel par la société politique à laquelle il appartient. Il ne pourrait être contraint par cette société que s’il venait à poser des actes externes susceptibles de détruire l’ordre public véritable. Par contre, cet homme aura un jour à rendre compte devant Dieu de la culpabilité ou de la non-culpabilité de sa propre conscience.
  4. La société civile elle aussi a le devoir de manifester publiquement l’honneur qu’elle réserve à Dieu. Par conséquent, le pouvoir civil lui-même ne peut ignorer les diverses familles religieuses présentes dans la cité, et c’est son devoir de recourir à elles afin que Dieu soit dignement honoré de tous.
  5. Ce qui précède concerne les droits des personnes humaines. Mais les chrétiens savent que, au-delà de cet ordre, l’Église, de par la volonté même de Dieu et du Christ, possède le droit surnaturel et inviolable de prêcher librement l’Évangile à toute créature. Les apôtres et les martyrs sont morts en témoins de cette liberté.
  6. Les pasteurs de l’Église, dès l’époque de Constantin et au-delà, ont fait appel plus d’une fois au bras séculier afin de défendre les droits des fidèles et pour sauvegarder l’ordre temporel et politique de ce qu’on appelle la chrétienté. Pourtant, sous l’influence précisément de la prédication de l’Évangile, la distinction entre les choses temporelles et les choses spirituelles est devenue progressivement plus explicite et aujourd’hui elle est claire pour tous.

En conséquence, le principe doctrinal selon lequel les choses temporelles sont subordonnées de soi aux choses spirituelles n’est nullement aboli, mais trouve un mode nouveau d’application, à savoir qu’il faut s’opposer aux erreurs par les armes de lumière, et non par les armes de guerre.

Si je ne me trompe, tous ces thèmes sont déjà contenus dans la déclaration sur la liberté religieuse. Peut-être pourraient-ils être mis en meilleure lumière. Toutes ces raisons font que l’actuelle déclaration me semble mériter une pleine approbation.

J’ai dit et je vous remercie de votre attention.

 C. Journet, Intervention du 21 septembre 1965,
cité en R. Latala – J. Rime (éd.), Liberté religieuse et Église catholique, Fribourg (Suisse), Academic Press, 2009, p. 34-35.
Texte latin dans : Acta Synodalia Sacrosancti Concilii Vaticani II, vol. IV/1,
Cité du Vatican, Typis Polyglottis Vaticanis, p. 424-425.

Fort de son engagement contre les totalitarismes, on voit bien que le cardinal Journet cible à juste titre le fondement de la déclaration sur la Liberté Religieuse. Ce dernier repose sur un principe novateur autre que celui de la course aux armements pour pérenniser les droits des croyants. On ne règle pas cette question par un totalitarisme politique ! Nous ne pouvons donc résoudre le problème de la liberté religieuse par la force et par les armes (quelles soient matérielles ou médiatiques), ni même par la négation du fait religieux, mais par une autre voie….

C’est ce que nous verrons par la prochaine analyse de la déclaration sur la Liberté Religieuse du Concile Vatican II, datée du 7 décembre 1965.

A suivre….