Alors que nous sommes le 10 octobre, à la veille de l’entrée dans « l’Année de la Foi » et de commémorer le cinquantième anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II, je trouve pertinent de nous souvenir de la sollicitude pastorale du « bon pape Jean » à la veille du Concile.

Jean XXIII a manifesté à deux occasions sa sollicitude pastorale : une première fois auprès des évêques par une lettre qu’il leur a adressée le 15 avril 1962 (cf. Documentation Catholique, année 1962, p.1398-1403). Et une deuxième fois par une lettre qu’il a adressée au monde entier le 11 septembre 1962 (cf. Documentation Catholique, année 1962, p.1217-1222).

Ces deux sollicitudes pastorales du bon pape Jean n’ont pas la même portée : l’une est plus « théologique », l’autre est plus « cordiale ». Mais dans l’une comme dans l’autre, Jean XIII poursuit l’élan qu’il avait su conférer à la phase préparatoire dès 1960, c’est-à-dire une préparation en vue d’une « épiphanie » de l’Eglise.  Même si les deux lettres n’ont pas la même portée, il n’empêche qu’elles concourent à un renouvellement de l’ecclésiologie.

 

Comment Jean XXIII va-t-il s’y prendre ? Il est à mon avis cohérent de commenter ces deux lettres en synergie même si la visée n’est pas la même, précisément parce qu’elles s’orientent vers une même finalité, le concile, et à travers lui, l’occasion de manifester au monde un visage renouvelé de l’Eglise.

Commençons par ordre chronologique de publication et non de rédaction. La lettre pour le monde entier a été rendue publique dès sa rédaction. Par contre, la lettre pour les évêques n’a été rendue publique qu’à la veille du concile.

La lettre pour le monde de Jean XXIII, à la veille de l’ouverture du Concile s’intitule « Ecclesia Christi, Lumen Gentium ».

 

En voilà tout un programme ! Le titre résume bien son élan depuis la phase préparatoire consistant à faire du concile une « épiphanie » du mystère de l’Eglise.

Jean XIII commence sa lettre en évoquant de manière synthétique, le travail accompli par la phase préparatoire, et l’assemblée des quelques 697 personnes qui ont œuvré dans les différentes Commission et Secrétariat. Il écrit ceci :

«…Au cours des trois années de préparation, un groupe de personnalités distinguées, choisies parmi tous les pays et toutes les langues, a travaillé en profonde unité d’esprit et de cœur. Il a rassemblé une somme très importante d’éléments d’ordre doctrinal et pastoral. »

Cette « somme » correspond aux 70 schémas qui ont été voté par la Commission Centrale, et qui seront soumis aux Pères Conciliaires. L’étude de la composition de la Commission Centrale et des Commissions et Secrétariats a bien révélée que cette phase préparatoire ressemble à quasi synode mondial, bien que la répartition soit surprenante. La commission centrale qui vote est à 75% faite d’évêques et de cardinaux non européens, par contre les Commissions et Secrétariats qui proposent les schémas sont à 75% fait de personnes européennes où la Curie n’est pas majoritaire. En tous cas, quoi que l’on en dise, la constitution et la manière de travailler de cette phase préparatoire aux allures de synode mondial manifeste déjà ce renouvellement ecclésial voulu par Jean XXIII.

Ensuite Jean XXIII donne la visée générale de ce que devra être le Concile.

Pour lui, la démarche conciliaire s’enracine dans la métaphore liturgique du Cierge Pascal, puisqu’il écrit :

« …Ici se présente fort heureusement à l’esprit le symbolisme du Cierge Pascal. A l’invitation de la liturgie, on entend résonner son nom « Lumen Christi ». L’Eglise de Jésus, de tous mes points de la terre, répond « Deo Gratias » : oui, c’est la lumière du Christ, la lumière de l’Eglise, la lumière des nations. Que peut-être un concile, sinon le renouvellement de cette rencontre avec le visage de Jésus ressuscité, Roi Glorieux et immortel, rayonnant à travers tout l’Eglise pour sauver, réjouir et illuminer les nations humaines. »

Nous voyons bien que le Concile doit alors permettre ce renouvellement spirituel, cette adhésion nouvelle à la foi en Christ. Ce renouvellement doit justement manifester en plein lumière le mystère de l’Eglise, pour que l’on puisse y voir la lumière du Christ. C’est dans ce même paragraphe que Jean XXIII rappelle la liberté de l’homme d’adhérer ou pas au projet de salut. Nous avions vu dans l’analyse du discours du 25 janvier 1959, que c’est précisément parce que Jean XXIII a discerné une dégradation de la liberté dans le monde, qu’il a proposé l’idée du Concile. Jean XXIII replace bien la démarche conciliaire dans cette visée en faveur de la liberté de l’homme. Le Concile doit permettre aux baptisés de mieux correspondre à leur vocations baptismale qui est d’être des « enfants de lumière » et d’avoir comme dit saint Paul, cette « liberté des enfants de Dieu ».

Jean XXIII poursuit cette lettre en montrant bien que le Concile sera à la fois « ad intra » et « ad extra ».

Par « Ad intra » il entend justement ce renouvellement spirituel pour que le Concile donne aux enfants de l’Eglise les trésors de la foi et de la Grâce sanctifiante. Finalement le Concile sera là pour que l’Eglise se renouvelle dans sa nature même qui est de vivifier, d’enseigner, de prier. A travers ces 3 verbes, non retrouvons les 3 socles de l’épiscopat, qui leur permettent de gouverner, d’enseigner, de sanctifier. Jean XXIII ici ne parle pas de « gouvernement » mais emploi le verbe de vivifier. La structure hiérarchique de l’Eglise n’est pas là pour imposer, mais pour permettre une reconnaissance des charismes et un discernement quant à la mission.

Par « Ad extra » Jean XXIII montre la vocation inhérente de l’Eglise qui est « d’annoncer au monde entier la Bonne Nouvelle ». Jean XXIII le dit en ces termes :

« … Vraiment le monde a besoin du Christ et c’est l’Eglise qui doit apporter le Christ au monde ».

Par conséquent le Concile en renouvelant l’Eglise à la source même de son mystère, ne peut que retrouver cette vocation missionnaire qu’est de « donner le Christ » au monde. Or pour annoncer la Bonne Nouvelle du Christ, il convient de prendre en considération le monde au sein duquel on est envoyé. C’est dans cette interprétation « Ad extra » que l’originalité du Concile apparait : un concile à visée doctrinale certes, mais à caractère missionnaire en tenant compte des questions inhérentes de la société des hommes. On ne peut proposer le Christ qu’en tenant compte des questions profondes de l’homme à un moment de son histoire.

Afin d’assurer cet enracinement sociétal Jean XXIII va cibler les problèmes de société qu’il a discerné et auquel le Concile sera amené à proposer une réponse. Il justifie ce projet en écrivant : «

 « …Toujours, l’Eglise a pris à cœur ces problèmes si graves. Elle en a fait l’objet d’une étude attentive, et le Concile œcuménique pourra proposer, en un langage clair, les solutions que réclament la dignité de l’homme et sa vocation chrétienne. »

Voici le discernement de Jean XXIII : les questions de société sont d’une étonnante actualité pour 2012…

  1. Jean XXIII évoque la question des relations internationales : les Etats doivent respecter et s’engager en vue d’une « société des Nations » où chacun doit pendre sa part de responsabilité.
  2. Sauvegarder le caractère sacré du mariage à la fois dans un aspect religieux et moral, en lien avec ses responsabilités sociales.
  3. L’engagement de l’Eglise en faveur des plus pauvres, et les défendre quand leurs droits élémentaires sont bafoués, et éduquer les peuples contre l’égoïsme, en faveur du partage et de l’attention envers les besoins d’autrui.
  4. La question de la liberté religieuse dans les rapports entre les Etats et l’Eglise. Liberté qui selon Jean XXIII ne se réduit pas à la liberté de culte, mais bien à la liberté de conscience ! Il montre également que l’on ne peut séparer la question de la liberté religieuse de la recherche de la Vérité. Jean XXIII est clair lorsqu’il écrit « …Vérité et liberté sont les pierres de base sur lesquels s’édifie la civilisation humaine ».
  5. La question de la paix dans le monde. N’oublions pas que Jean XXIII avait constaté une déstabilisation de l’équilibre relationnelle entre les Etats, c’est pourquoi il écrit ceci : « Il est naturel que le Concile, dans son œuvre de construction doctrinale et dans l’action pastorale qu’il doit promouvoir, tienne à exprimer l’aspiration des peuples à marcher sur la voie marquée à chacun par la Providence, pour concourir, dans la triomphe de la Paix, à rendre pour tous l’existence terrestre plus stable, plus juste, plus méritoire. ». Il est clair que dans la pensée de Jean XXIII le Concile sera un signe, une lumière proposée pour notre temps d’une humanité réconciliée et unie. Car il a bien conscience que c’est le premier Concile de l’histoire de l’Eglise qui a une portée aussi mondiale par rapport à l’ensemble de ses participants.

Il dit à ce propos :

« …Pour la première fois dans l’histoire, les Pères du Concile, appartiennent effectivement à tous les peuples, à toutes les nations ».

Ce rassemblement pourra apporter une lumière d’espérance pour une « vivre ensemble » effectif. A chacun de l’accueillir ou pas…

Enfin Jean XXIII évoque la question de l’unité des chrétiens. Cet engagement œcuménique repose précisément sur un témoignage de charité et de fraternité. Ce témoignage pourra lui aussi devenir une « lumière » posée sur le chemin en faveur de la paix. Il en est conscient lorsqu’il écrira : « …Le Concile voudra exalter, d’une façon plus sacrée et solennelle, les applications les plus profondes de la fraternité et de  aux  individus et entre peuples. ». Si l’unité des chrétiens fût l’un des objectifs principaux de la convocation du Concile, vu par Jean XXIII, nous voyons que cette conception va permettre, plus largement de donner un signe concret en faveur de l’unité du genre humain.

Il est extraordinaire de voir combien le discernement de Jean XXIII est prophétique car il cible, en profondeur, les racines des questions de société qui sont les nôtres et que nous traversons actuellement. Même si de manière extérieure les données ont radicalement, il n’empêche que les racines sont belles et bien les mêmes. Même si en 50 années nous pouvons constater une « mutation profonde » de la société, il reste véridique que les racines sont toujours les mêmes !

Comment ne pas penser à certains pays, dont les responsables politique semblent ne pas entendre les appels pressants de l’ONU ? Constatant le retour d’une vision hégémonique et souverainiste de certains Etats se coupant volontairement des autres?

Comment ne pas penser aux projets de loi sur le mariage, qui aujourd’hui rendent manifeste sa progressive désacralisation ?

Comment ne pas penser à la constatation de l’inégalité des richesses, et de certains systèmes économiques qui favorisent de manière outrancière et égoïste une fraction de personnes au détriment des autres?

Comment ne pas penser à la dégradation de la liberté religieuse dans certains pays, où règne une forme de persécution, ainsi qu’une aliénation de la liberté de conscience ?

Comment ne pas penser à une fragilisation des relations internationales, suscitant une inquiétude quant à l’avenir de la stabilité de la paix et de l’équilibre géopolitique dans certains coins du globe?

Le message de Jean XXIII à la veille de l’ouverture du Concile, reste bien vivant pour nous à la veille de l’entrée en jubilé. A nous de savoir l’accueillir pour perpétuer la réception du Concile. Il bien la « boussole » pour notre temps, et encore aujourd’hui ses textes sont pertinents pour la vie du monde de ce temps qui est la nôtre !

N’est-ce pas un appel à la veille de la célébration de l’ouverture du Concile de perpétuer un discernement lucide sur les questions profondes de notre temps, et surtout de les porter dans la prière ?

Jean XXIII a encouragé, entre le 11 septembre 1962 et le 11 octobre 1962, une neuvaine mondiale à l’Esprit Saint, ainsi qu’une prière fervente pour les Pères Conciliaires. Car dans ce message du 11 septembre 1962 que par trois fois, Jean XXIII fait référence aux prières liturgiques. C’est pourquoi à la veille du Jubilé d’or de l’ouverture du Concile nous pouvons reprendre à notre compte la finale orante de ce message :

«… Dieu Tout-Puissant et miséricordieux, c’est votre grâce qui donne à vos fidèles de vous servir dignement et joyeusement ; Accordez-nous de marcher d’un pas dégagé sans jamais trébucher vers l’accomplissement de vos Promesses. Nous vous en supplions, de tous les points de la terre et du ciel, par les mérites du Christ Jésus, Maître et Sauveur de tous. Amen. » (Oraison du XIIème dimanche après la Pentecôte selon la forme extraordinaire du rite, Missel dit « de Jean XXIII »)