Avant l’ouverture du Concile, Jean XXIII a manifesté à deux occasions sa sollicitude pastorale : une première fois auprès des évêques par une lettre qu’il leur a adressée le 15 avril 1962 (cf. Documentation Catholique, année 1962, p.1398-1403). Et une deuxième fois par une lettre qu’il a adressée au monde entier le 11 septembre 1962 (cf. Documentation Catholique, année 1962, p.1217-1222).

Ces deux sollicitudes pastorales du bon pape Jean n’ont pas la même portée : l’une est plus « théologique », l’autre est plus « cordiale ». Mais dans l’une comme dans l’autre, Jean XIII poursuit l’élan qu’il avait su conférer à la phase préparatoire dès 1960, c’est-à-dire une préparation en vue d’une « épiphanie » de l’Eglise.  Même si les deux lettres n’ont pas la même portée, il n’empêche qu’elles concourent à un renouvellement de l’ecclésiologie.

Nous avons pris le temps de découvrir le message adressé au monde, maintenant attardons à la lettre adressée aux évêques. Elle a été écrite le 15 avril 1962 et a été rendue publique le 24 septembre 1962.

On pourrait la sous-titrer « Méditation paulinienne sur l’épiscopat »

 

On ne peut qu’être frappé par le contenu de cette lettre, qui comme l’écrira Jean XXIII n’est pas dans les coutumes du Saint-Siège. Pourquoi ? Parce que Jean XXIII adresse une lettre personnelle, c’est-à-dire qu’au lieu d’être rédigée « aux évêques », elle est écrite comme si elle était adressée à chaque évêque personnellement.

Au cours de la lettre Jean XXIII écrira ceci :

« … C’est ce désir qui Nous a incité à vous donner cette marque de confiance et de bienveillance que, Nous n’en doutons pas, vous accepterez volontiers, bien qu’elle ne soit pas dans les habitudes du Saint Siège… Contrairement aux autres, Notre lettre n’est pas adressée à tous les évêques d’une façon générale, mais à chaque évêque en particulier, afin d’être pour chacun d’eux comme un lien d’amitié, ainsi que le sont les lettres de famille. ».

Rien que par sa rédaction, Jean XXIII renouvelle la constitution hiérarchique de l’Eglise en réaffirmant la collégialité des évêques autour du successeur de Pierre dans la gouvernance de l’Eglise. Mais une collégialité avant tout cordiale, avant d’être institutionnelle. Jean XXIII se justifiera de cette « nouveauté » en souvenir d’une part de la solitude que peuvent rencontrer les évêques vis à vis de la lourde responsabilité de leur charge. Mais surtout en souvenir de ce Pie XII lui avait témoigné à son égard lorsqu’il était Nonce Apostolique. C’est cette attention à la fois paternelle et fraternelle que Jean XXIII souhaite partager à l’ensemble des futurs Pères conciliaires, afin d’accomplir sa vocation pétrinienne qui est d’affermir la foi de ses frères.  Ainsi le Concile qui va s’ouvrir pour les responsables des Eglises particulières sera une rencontre de frères ! Une rencontre fraternelle dont Jean XXIII n’en cache pas la dimension affective lorsqu’il dira cette formule dont lui seul a le secret:

« …Nous voulons par-là vous communiquer la joie qui nous envahira au prochain mois d’octobre lorsque, en quelque sorte, nous étreindrons d’un cœur paternel tous les évêques catholiques ».

Il est prophétique de considérer le prochain rassemblement du Concile, comme une rencontre fondée sur la cordialité et la fraternité de l’épiscopat catholique. Jean XXIII manifeste son profond attachement à « ses frères » dans l’épiscopat, et c’est à la lumière de cet attachement qu’il semble concevoir son ministère de pape. On peut y discerner chez le « bon pape Jean » une perception très paulinienne de la constitution hiérarchique de l’Eglise. En effet dans sa Deuxième Lettre aux Corinthiens Paul montre bien que la vie ecclésiale, comprise comme « Corps du Christ » unifiant en Lui la diversité de ses charismes, est fondée sur la Charité, sur l’Amour de Dieu en acte au travers de la médiation humaine. Or, comme nous avons vu que Jean XXIII souhaite que le Concile soit une « épiphanie du mystère de l’Eglise », cette manifestation doit mettre en lumière cette fondation dans l’amour ! Ainsi, c’est par la manifestation visible de la collégialité épiscopale comme corps fraternel et cordial, fondé sur l’amour et la charité ; que le mystère même de l’Eglise pourra être « lumière » pour toutes les nations ! Le mystère de l’Eglise ne sera pas seulement une Constitution dogmatique votée, mais elle sera vécue concrètement par cette vie fraternelle et cordiale !

Puisque le futur évènement du Concile repose sur ce renouvellement de la Collégialité de l’épiscopat, Jean XXIII va aller encore plus loin dans la réflexion. En prenant appui sur un héritage paulinien contenu dans la Lettre aux Ephésiens il va clairement dire ceci :

«… Nous voulons aussi exhorter les évêques à se préparer au Concile surtout par la sainteté de leur vie, sachant bien que c’est seulement ainsi qu’ils peuvent travailler au succès de ce grand évènement et faire en sorte, pour leur part, que l’Eglise Catholique se présente aux hommes comme l’épouse du Christ sainte et immaculée. ».

Il semble évident que pour Jean XXIII le Concile va nécessiter une « manière d’être » qui sera seule garante de la fructuosité de l’entreprise : l’appel à la sainteté ! Jean XXIII rappelle les actes du Saint Siège qu’il a donné à profusion exhortant à la préparation spirituelle des fidèles par une prière à l’Esprit Saint écrite à cet effet, le 05 juin 1960. De même que la préparation spirituelle des prêtres dès 1961 par un office de la Liturgie des Heures composé spécialement pour le Concile.

A sa manière, Jean XXIII appelle tout l’Eglise à la sainteté comme seule garante de la fructuosité du Concile, ainsi que la seule garante de la manifestation du mystère de l’Eglise et de son fondation dans la Charité.

 

Jean XXIII poursuit sa méditation sur l’épiscopat à partir de la deuxième Lettre de saint Paul aux Corinthiens. Il rappelle quelques principes théologiques, qui déjà, annoncent non seulement la Constitution dogmatique « Lumen Gentium », mais également le décret sur l’épiscopat. Jean XXIII exhorte à ce que celui qui a la charge épiscopale qu’il aime par-dessus tout la sainteté ! C’est l’appel incessant à la sainteté qui correspond le plus à la charge épiscopale. C’est justement sur un extrait de la lettre paulinienne qu’il fonde ce socle théologique. C’est cette recherche permanente de la sainteté qui va en second lieu conférer à l’évêque sa triple charge de sanctifier, d’enseigner, de gouverner. Il sera le garant de la communion ecclésiale. En prenant appui sur saint Ignace d’Antioche, il montre bien que vivre la vie chrétienne en Eglise, c’est vivre en communion avec l’évêque ! Pour Jean XXIII, l’évêque a une place essentielle dans le mystère et la vie de l’Eglise. C’est l’épiscopat qui est garant de l’unité, de la sainteté, de la catholicité et de l’apostolicité de l’Eglise particulière dont il a la charge.   Voilà ce qu’il écrit à ce sujet :

« …Nous voulons par cette lettre paternelle les exhorter vivement à cet amour de la sainteté qui leur convient pleinement en tant que successeur des apôtres… Ces paroles expriment bien la grâce qui a été conférée aux évêques, en vertu de laquelle ils exercent dans l’Eglise leurs fonctions de ministère, de magistère et de gouvernement. Ainsi comme le dit saint Ignace d’Antioche : « Obéissez tous à l’évêque comme Jésus-Christ à son père, révérez les diacres selon le commandement de Dieu. Séparé de l’évêque personne ne fait acte d’Eglise » Ces paroles font ressortir magnifiquement la dignité des évêques. ».

Toujours en poursuivant la méditation paulinienne, Jean XXIII encourage les évêques dans cette recherche permanente de la sainteté, déjà par une conversion morale et une pureté de conduite, de même que par un enracinement dans la prière. Jean XXIII montre d’une part la haute estime qu’il se fait de l’épiscopat, et d’autre part bien que les temps peuvent changer, les situations pastorales évoluées, il y a un point d’ancrage qui demeure c’est ce développement d’une vie de piété authentique. Cet enracinement dans la prière passe avant tout par la célébration de l’Eucharistie et la prière du bréviaire (Liturgie des Heures), tout cela en vue de devenir un exemple pour les prêtres et les fidèles. Jean XXIII décline l’appel à la sainteté pour l’Eglise de cette manière, tout en sagesse :

« …Il ne fait pas de doute, qu’un saint évêque conduit à la sainteté les prêtres qui lui sont confiés ; et à son tour, la sainteté de ceux-ci ne peut que faire progresser spirituellement le diocèse tout entier. Les fruits ne seront pas perceptibles tout de suite.»

Une dernière allusion liturgique, qui n’est pas des moindres, peut retenir notre attention sur cette méditation paulinienne de l’épiscopat. Jean XXIII évoque le fait que le Jeudi Saint 1962, il va conférer l‘épiscopat à 12 cardinaux diacres. Jean XXIII considère ce jour, non seulement comme l’Institution du Sacerdoce ministériel, mais également comme la consécration de l’apostolicité de l’Eglise. Il écrit cela :

« …Nous approchons du Jeudi Saint que l’on a coutume d’appeler le « jour sacerdotal » à cause du sacerdoce catholique qui a été institué en ce jour. Mais Nous croyons qu’on pourrait l’appeler plus justement le « jour épiscopal », puisque c’est à ce moment-là que le Christ a donné la consécration épiscopale à ses 12 apôtres dont les pasteurs de l’Eglise sont les successeurs légitimes. »

Nous ne mesurons pas aujourd’hui ce que pouvait représenter cette nouveauté ecclésiologique. On voit bien que cette lettre de Jean XXIII cristalise les réflexions conciliaires sur la nature, la mission et le rôle des évêques dans la compréhension mystérique de l’Eglise. La considération de Jean XXIII de fonder la succession apostolique de l’Eglise au Jeudi Saint, liée au sacrement de l’Eucharistie qui est source et sommet de la sanctification, permet d’unifier les 3 charges de l’épiscopat. Car n’oublions pas que la célébration de l’Eucharistie manifeste de manière inégalée la mission « d’Annoncer » de l’Eglise. Ainsi en faisant correspondre au Jeudi Saint la fondation de l’épiscopat nous voyons s’unir le rôle de sanctification, d’enseignement (annonce) et de gouvernement (dimension apostolique).

La dernière anecdote liturgique repose en ses termes :

« …Nous sentons déjà à l’avance la grande joie de ce jour. Nous aurions désiré, si cela n’avait pas trop allongé la cérémonie, Nous agenouiller devant les douze nouveaux évêques et, à l’exemple du christ, leur laver les pieds. ».

L’allusion avec le lavement des pieds, reste un geste initiatique, dont la portée métaphorique parle de lui-même ! Le lavement des pieds est le geste par excellence de l’humilité, du service, de la Charité ! A travers ce geste liturgique, Jean XXIII montre à son issu, la fondation de l’Eglise dans la Charité et le Service. Si le Concile doit rendre visible le mystère de l’Eglise par la manifestation de la collégialité épiscopale comme corps fraternel et cordial, fondé sur l’amour et la charité ; alors c’est précisément dans ce geste, ce « Testament de la Charité » confiée par le Seigneur que l’on pourra y puiser une source, une force, un renouvellement.

Ce geste d’humilité et de service, structurant et manifestant la fondation de l’Eglise dans la Charité, fait ainsi correspondre le renouveau de l’épiscopat en synergie avec la future restauration du diaconat. Un des autres fruits conciliaire sera précisément cette restauration du ministère diaconale dans sa permanence.

 Bref, avec cette lettre, Jean XXIII amorce déjà ce que sera le renouveau complet de la compréhension théologique du « ministère ordonné » comprenant les 3 degré de l’Ordre : l’épiscopat, le presbytérat, le diaconat.

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En sommes, voilà une Lettre adressée aux évêques qui porte en elle des intuitions profonde concernant le futur Concile.

Jean XXIII appelle l’Eglise entièrement à la sainteté, comme source et seule garante de la fructuosité de ce rassemblement. Il encourage plus précisément les évêques à vivre cet appel pour stimuler leurs prêtres et leurs diocésains.

Cet appel à vivre la sainteté passera par cette collégialité épiscopale vécue dans la cordialité et dans la fraternité. Cette expérience concrète de cordialité et cet appel à la sainteté concourront à manifester que l’Eglise est bien fondée sur la Charité, cette Charité concrète qu’elle tient de son Seigneur à travers le Lavement des Pieds.

Le renouvellement de l’épiscopat va s’adjoindre de la restauration du diaconat, montrant ainsi que l’on ne peut les séparer. Tout comme la citation de saint Ignace d’Antioche dont Jean XXIII a fait mention, il y a une relation théologique particulière entre l’épiscopat et le diaconat.

En tous cas, cette sollicitude pastorale de Jean XXIII à l’égard des évêques, vient donner du relief pour le futur rassemblement à Lourdes « Diaconia 2013 ». Cette initiative de la Conférence des Evêques de France pourra trouver dans cette Lettre un appui.

Que la célébration du jubilé d’or du Concile nous encourage à sans cesse nous enraciner dans une vie ecclésiale authentique, fondée dans le Charité et le Service du Frère.