En ce jour anniversaire de la promulgation de la constitution conciliaire sur la Liturgie, le but de cet article sera de compléter le diaporama publié récemment sur ce blog. Il « raconte » de manière synthétique et plus en détail, le processus de préparation du document, son protocole de rédaction et son vote, et surtout, comment la réforme sur la liturgie s’est mise en route dès 1964…

« DIEU A LA PREMIERE PLACE » pour une prière « sainte et vraie »

La constitution dogmatique Sacrosanctum Concilium est le premier fruit du Concile Vatican II. Le 4 décembre 1963, à l’issue du vote et de la promulgation de ce texte et du décret sur les moyens de communications sociales, Paul VI prononça un discours. Ce dernier permet de saisir le « pourquoi » de ce document sur la liturgie, mais en même temps, il annonce l’élan de la réforme.

 

Paul VI dit ceci : « Nous nous réjouissons de ce résultat. Nous y découvrons un hommage à l’échelle des valeurs et des devoirs : Dieu a la première place ; la prière est notre premier devoir ; la liturgie est la source première de ce divin échange par lequel la vie divine nous est communiquée, la première école de notre vie spirituelle, le premier don que nous puissions faire au peuple chrétien qui nous est uni par la foi et la prière ». Avec ces mots, on se rend compte que la liturgie n’est ni de l’accessoire, ni une simple histoire de rubriques. Il semble assuré que, pour les Pères, ce document va permettre à l’Eglise de se renouveler. Cette « primauté » repose sur l’œuvre de sanctification de tous les membres.

En plus, la liturgie reconnue comme la première école de vie spirituelle est un don extraordinaire ! Sommes-nous capable, 50 ans après, de reconnaître une telle perspective et lui attribuer un tel statut ?

Jean XXIII, en clôturant la première session le 8 décembre 1962, affirma : « Ce n’est pas par hasard qu’on a commencé par le schéma sur la liturgie où il s’agit des rapports de l’homme avec Dieu. Ce sont les rapports de l’ordre le plus élevé ; ils doivent si l’on veut servir au bien des âmes, s’établir sur la base solide de la Révélation et du magistère apostolique, avec cette ampleur de vue qui ne cède en rien à la facilité où à la hâte avec lesquels se règlent les rapports des simples humains entre eux. ». Si la finalité du Concile est que l’Eglise, dans le monde de ce temps, se renouvelle pour demeurer fidèle à sa mission évangélique et transmettre ce qu’elle a reçu, alors la liturgie représente le premier lieu de renouvellement. Aujourd’hui encore, en voulant être fidèle à l’enseignement du Concile, nous ne pouvons pas nous soustraire à cette primauté concernant la liturgie, ni même céder à la facilité ou à la hâte concernant sa compréhension et sa mise en œuvre.

 

Dans la suite de son discours du 4 décembre 1963, Paul VI donna le sens profond de la réforme de la liturgie en disant: « La liturgie enfin, est la première invitation adressée aux hommes pour que leur langue ne soit plus muette, mais qu’elle exprime une prière sainte et vraie ; pour qu’ils sentent l’immense puissance de vie contenue dans le fait de chanter avec nous les louanges de Dieu et les espérances des hommes, par le Christ Notre Seigneur et dans l’Esprit Saint ». L’allusion à la langue, relevant à la fois de la métaphore et du jeu de mot, place la réforme liturgique en lien avec l’expérience de Zacharie. N’est-il pas celui qui, grâce au don de l’Esprit, a pu de son mutisme ouvrir ses lèvres pour de sa langue, chanter les louanges à Dieu pour son fils Jean ? Paul VI place le renouveau de la liturgie dans cette perspective biblique.

Comment interpréter le mot « langue » ? La force du jeu de mot rend compte de la réalité à la fois physiologique et narrative. Le but sera que chaque fidèle puisse « ouvrir ses lèvres » pour prier et chanter Dieu, en ayant conscience des réalités cachées au-delà des rites. Mais en même temps, c’est la reconnaissance du génie littéraire propre à chaque culture, capable d’être une « langue liturgique » pouvant s’adresser à Dieu.

Le travail complexe de la traduction, à la fois des textes bibliques et des textes rituels, sera le don visible et le plus profond de la réforme conciliaire. Avant de nous apprendre à « faire » en réformant ses gestes, l’Eglise nous apprend à « parler », et la réforme liturgique va renouveler cet apprentissage.

Reste à savoir d’où vient ce texte, et comment la réforme liturgique s’est-elle organisée.

Une structure logique, progressive et pédagogique. Entre doctrine et principes de réforme

L’histoire de cette constitution est riche et complexe.

Elle commença pendant la phase préparatoire, les 13-14 novembre 1960, lorsque Jean XXIII rassembla les quelques 698 personnes (cardinaux, archevêques, évêques, prêtres et religieux) constituant les dix commissions et les deux secrétariats qui devaient l’aider à préparer le Concile. La commission de liturgie fut composée de 24 membres et 35 consulteurs à majorité européenne, mais avec une ouverture sur l’Afrique et l’Asie. Elle soumit à l’amendement et au vote son unique document, composé de 8 chapitres lors de la 5ème Session de la Commission Centrale qui eut lieu entre le 26 mars et le 3 avril 1962. Durant l’été 1962, les Pères conciliaires recevront les futurs schémas préparatoires qui seront soumis aux débats lors de la première session. Celui sur la liturgie est le seul à qui le père SCHILLEBBECKX décerne des louanges au nom des évêques hollandais. Il mérite bien ces louanges de part sa structure logique, progressive et pédagogique qui sera la base majeure du texte définitif. 

Une fois le Concile ouvert, le schéma préparatoire sur la liturgie fut débattu lors des congrégations générales entre le 22 octobre et le 25 novembre 1962. 625 Pères du Concile ont fait des interventions pour corriger le schéma préparatoire. La nouvelle commission sur la liturgie, composée de 16 membres élus par les Pères, 9 membres nommés par le Pape, accompagnée de 12 experts, devait faire les synthèses de ces interventions et proposer la rédaction de nouvelles versions d’amendements qui, pour être approuvées, devaient être votées par les Pères. Une fois la version de l’amendement votée, celle-ci est insérée dans le texte. Ce dernier ainsi amendée, pour être définitif devait être lu et voté de manière solennelle avant d’être promulgué par le pape. Ce processus complexe explique que l’introduction et le premier chapitre n’ont été votés définitivement que le 7 décembre 1962. Le reste du texte ne put être terminé que lors de la 2ème session. 

La constitution conserve des éléments du schéma préparatoire. D’une part sa structure car il est composé d’un préambule et de sept chapitres. D’autre part sa méthodologie systématique dans la rédaction de chacune des parties. On y rappelle des principes fondamentaux de doctrine puis des principes de réforme. Ainsi le document conciliaire est complexe à lire parce qu’il mêle à la fois la doctrine et les principes de réforme dans un va et vient constant.

Cette complexité est en même temps une originalité inédite dans l’histoire et une force de renouvellement. Car à  travers ce document sont réconciliés la théologie et la pastorale. Par exemple, tous les rituels révisés et promulgués entre 1969 et 1977 posséderont une introduction s’appelant « notes doctrinales et pastorales ». On y rappelle le contenu théologique et spirituel de chaque sacrement, s’associant à une visée pastorale pour mettre en œuvre les rites, en correspondance avec les principes de réforme.

La mise en œuvre de la réforme liturgique: entre « Sagesse et Prudence » et « large ouverture au Trésor des Ecritures« 

Le 1er dimanche de carême 1964 (16 février), la Constitution Sacrosanctum Concilium entra en vigueur, devenant l’un des textes normatifs de référence concernant la question liturgique (définition dogmatique et principes de réformes). Cela ne veut pas dire que tout est accompli ! En effet, la constitution possède en elle des réformes concrètes et applicables mais pour l’essentiel, ce ne sont que des principes qui vont conduire à la révision des livres liturgiques.

Le 25 janvier 1964, le pape Paul VI signa un motu proprio Sacram liturgicam pour lancer le travail de réforme : « Il est bien évident qu’un grand nombre de prescriptions de la Constitution ne peuvent être appliquées à bref délai, car il faut auparavant réviser certains rites et préparer de nouveaux livres liturgiques. Pour que ce travail se fasse avec sagesse et prudence voulues, nous avons créé une Commission spéciale qui aura pour premier rôle de veiller à ce que les prescriptions de la Constitution sur la liturgie soit saintement appliquées ». Paul VI décréta l’application des réformes concrètes contenues dans la Constitution : l’obligation de l’homélie le dimanche et les jours de fêtes, le sacrement de confirmation pendant la messe, le sacrement du mariage après l’Évangile et l’homélie, et enfin l’allègement de la Liturgie des Heures avec possibilité de la prier en langue maternelle.

En accord avec le pape, les conférences épiscopales nationales deviennent l’instance de gouvernement en matière de liturgie pour chaque pays, et l’évêque le seul responsable dans son diocèse. La décision de l’utilisation d’une langue maternelle et la traduction reviennent pour certaines parties, à l’autorité des évêques, avec des textes approuvés.

Les évêques de France vont anticiper ce motu proprio en adressant une Lettre pastorale le 14 janvier 1964. Ils promulguent les applications directes du texte conciliaire et selon leur droit, confèrent l’utilisation de la langue française pour des moments précis : toutes les lectures de la messe, l’usage du Rituel Latin-Français de 1955 dans lequel, pour la célébration de certains sacrements et des funérailles, des éléments rituels pouvaient être dits en français. La messe reste en latin. La langue liturgique commence à changer avant les gestes liturgiques.

Cette lettre montre le désir qui animait ceux de notre pays qui furent des Pères Conciliaires : par l’autorisation du français, ils voulaient que le peuple puisse avant tout avoir accès largement aux Écritures afin de mieux s’enraciner dans les mystères de la vie du Christ dont l’année liturgique est porteuse ; que le dimanche soit le Jour du Seigneur, mémorial de sa Résurrection. Ainsi, malgré certaines imperfections, les lectionnaires actuels sont la plus grande grâce de la réforme.

La commission spéciale (composée de 42 Pères conciliaires venant de 26 pays des cinq continents) promulguera une « Instruction pour l’exécution de la Constitution » le 26 septembre 1964, comportant des modifications précises pour la messe, les autres sacrements, le chant et le mobilier. Elle concerne également les parties pouvant être traduites. Les évêques de France promulgueront deux ordonnances pour l’application de ce document les 14 octobre et 24 novembre 1964, en ayant demandé tout ce qu’il fallait, afin que tout ce qu’il était possible de traduire en français puissent être approuvées.

Le 7 mars 1965, lors du premier dimanche de carême, les rites liturgiques commenceront officiellement à être modifiés en attendant la promulgation des nouveaux livres liturgiques. Un certain nombre de Commission Diocésaine de Liturgie, écrivirent un « protocole » pour mettre en œuvre cette première réforme des rites de la messe, avec la traduction officielle des parties pouvant être en français.

Si les rites liturgiques commencent officiellement à changer à partir du 7 mars 1965, il faudra attendre patiemment 1977 pour que le dernier livre liturgique révisé soit promulgué.

En sommes, ce n’est que le début d’une longue histoire.