Avec les évènements français du 23 avril 2013 dernier concernant l’ouverture légale du mariage au personnes du même sexe, et au risque de passer pour un ringard et un dépassé, permettez-moi de continuer cette recherche historique sur la question du mariage afin de comprendre comment le Concile, qui est la boussole pour notre temps, a considéré cette question…

Dans l’article précédent, nous avions pu nous rendre compte, comme dirait Edgar MORIN, de la structure complexe de la pensée de l’Eglise concernant la question du Mariage.

En effet, le bref parcours historique avait tenté de mettre en lumière et de proposer une interprétation, à partir de Léon XIII jusqu’à Pie XII, de l’évolution de la pensée de l’Eglise concernant le mariage jusqu’aux portes de la préparation du Concile Vatican II.

Concernant les textes du magistère sur cette période, il y a 2 encycliques majeures sur le mariage: celle de Léon XIII « Arcanum Divinae » en 1880. Et celle de Pie XI « Casti Connubii » en 1930. Pie XII va, quant à lui, laisser 48 discours sur les questions relatives à ce que nous appellons aujourd’hui « bioéthique« , et qui touchent de manière indirecte, la question du mariage.

Combien de fois ai-je entendu dire qu’à la mort de Pie XII l’Eglise Catholique était comme en perdition, complètement en retard; et qu’heureusement le bon pape Jean XXIII est venu donner un « coup de pied » dans tout cela, pour que le Concile puisse enfin faire entrer l’Eglise dans la modernité.

D’une part, il est tout de même terrible de méconnaitre le travail de Pie XII, et ce qu’il a suscité comme élan pour l’époque si difficile et complexe que fut la sienne. D’autre part, connaissons nous vraiment ce qui s’est passé lors de la préparation du Concile concernant la question complexe du mariage.

Brefs rappels

Nous avions pu voir que Léon XIII amorça la réflexion sur la question, surtout face à la sécularisation du mariage. Il a du en rappeler les fondations théologiques et spirituelles issues de la Révélation, tout en percevant les conséquences face aux évolutions des moeurs de la Société et de la notion d’engagement. Léon XIII analysa le mariage avec la tension entre foi et raison, qui est au coeur de la querelle juridique sur la compétence du mariage entre l’Eglise et l’Etat, ainsi que de la remise en cause progressive de la notion d’indissolubilité. Léon XII mit à jour le lien entre mariage et moeurs de la Société.

Pie XI fût le premier à élaborer une vision synthétique des questions annexes qui touchent le mariage, autre que la dimension juridique et théologique. Quant à lui, il ouvrit largement la question du mariage au sein d’une réflexion d’ensemble quant aux questions anthropologiques que soulève l’évolution de la science, et qui n’ont pas de liens directs avec ce sacrement. Pourtant, c’est cette ouverture aux questions médicales qui va permettre de fonder une nouvelle « Education des moeurs« , en vue de renforcer l’affaiblissement constaté des moeurs de la Société, occasionné par les attaques concernant de l’indissolubilité du mariage.

C’est Pie XII, qui d’une manière indirecte va tenter de renforcer le mariage, en faisant la promotion d’une « éducation des moeurs« , basées sur un discernement moral des avancées de la science. C’est sur les bases de la future bioéthique, que Pie XII va définir ce qu’il appelle « l’Ordre moral »!

En sommes, à la mort de Pie XII en octobre 1958, en même pas 80 ans, nous ne pouvons que constater la complexification de la question du mariage!

Nous sommes passés de Léon XIII qui posa le problème des querelles de compétences juridiques entre l’Eglise et l’Etat, basés sur la tension foi/raison et Révélation (loi divine)/Loi d’Etat, à Pie XII qui grâce à son prédécesseur Pie XI, mit en synergie la question du mariage avec la question de l’éducation des moeurs de la Société, en particulier sur les domaines des avancées de la science en bioéthique. D’une vision essentiellement théologique et juridique du mariage, nous sommes passés à une vision transversale complexe avec l’éducation des moeurs! C’est d’ailleurs dans ce sens, qu’avec le pontificat de Pie XII (1939-1958) se sont développées dans les paroisses « les préparations au mariage », que nous connaissons aujourd’hui, afin de mettre en lumière tout ce qu »implique la vie matrimoniale entre les époux (à la fois spirituel et humain), mais aussi le rôle éducatif essentiel des parents, en ce qui concerne l’éducation des moeurs.

La question du mariage et la phase préparatoire du Concile

 

Lorsque nous nous attardons sur les comptes rendus des rencontres de la Commission Centrale au cours de la Phase Préparatoire du Concile Vatican II, nous voyons que la question du mariage y est posée mais uniquement par 2 Commissions spécifiques! La Commission de théologie et la Commission de la discipline des Sacrements se sont prononcées sur la question du mariage, en proposant des schémas. Sans aller plus loin, il est légitime de se formuler cette question: est-ce que la question du mariage ne relève que d’un problème théologique et de discipline de sacrements? Au cours des travaux de la Phase Préparatoire (allant du 13 novembre 1960 au 23 juin 1962) et des 7 sessions de la Commission Centrale (comprises entre le 12 juin 1961 au 23 juin 1962), la question du mariage est revenue 4 fois. En voici les conclusions:

Au cours de la 3ème session, le 15 janvier 1962:

Rappelons que cette 3ème session de la Commission Centrale a duré du 15 au 23 janvier 1962. C’est la Commission de Théologie, dirigée par le Cardinal Alfredo OTTAVIANI qui prend la parole au court de cette dernière. Il présente le mariage au sein d’une plus large réflexion sur le concept mis en place par Pie XII: « L’ordre moral« . Ce concept n’est pas à prendre au sens restrictif, tel que nous pouvons le percevoir aujourd’hui par certains groupes idéologues politiques.

En fait « l’Ordre moral » repose sur un postulat plutôt philosophique, attestant que la morale est en lien avec la métaphysique et la transcendance, que la morale vient de Dieu et lui seul. Sur ce postulat philosophique va se greffer une vision théologique qui est le rapport entre la Révélation et la vie morale. En régime chrétienne Dieu se REVELE, et par conséquent en se révélant, il va donner à l’homme un sens, une direction à la vie morale. Et en retour la vie morale devra tendre vers cette harmonisation parfaite avec la REVELATION. Nous voyons donc apparaitre ce lien dialogal permanent entre le dépôt de la foi qu’est la Révélation, et la vie morale. De ce dialogue permanent entre la philosophie et la théologie va pouvoir être compris l’Ordre Moral. En conséquence de ce postulat, le mariage sera compris au sein même de cet ordre moral. Pour comprendre le mariage il faudra à la fois appréhender ce que dit la REVELATION et le dépôt de la Foi, et de le mettre en dialogue avec la vie matrimoniale. La Révélation donnera sens au mariage, et en retour la vie matrimoniale qu’exprime la « morale du mariage » tendra à s’harmoniser avec la Révélation.

Ce postulat initial rencontre 3 problématiques. Tout d’abord le Cardinal OTTAVIANI expose la question que pose une telle conception. Il s’appuie sur une réflexion de Pie XII datant de février 1956, et qui constatait le danger actuel de ne plus « croire » au péché, ayant pour conséquence une inflation des limites. Inflation des limites entre le bien et le mal, entre le juste et l’injuste, entre le vrai et le faux, entre le licite et l’illicite. Il constate vraiment une « séparation », une sécularisation de la vie morale.

A ceci s’ajoute la problématique de « l’autonomie de la conscience«  vis à vis de tout présupposé religieux, et du présupposé de la Révélation. Cette autonomie se retrouve à plusieurs niveaux (art et morale, liberté d’expression et conscience…).

Enfin la problématique de « l’affranchissement culturel«  pour libérer l’homme. Il faut que l’homme s’affranchisse de sa culture pour pouvoir être pleinement libre! A travers cette question, nous retrouvons en écho les conceptions de l’existentialisme Sartrien.

C’est donc au sein de cette triple problématique que le concept « d’Ordre Moral » va s’insérer, désirant faire perdurer ce dialogue entre le dépôt de la Foi, et la raison pratique d’où découlera la vie morale.

Ainsi la question du mariage semble vraiment être prise avec beaucoup de hauteur et de recul. C’est à partir, et au sein d’une vaste « problématique culturelle » que semble se poser alors les questions relatives au mariage en particulier. Il semble que ce n’est plus à partir du mariage que l’on pense les conséquences sur la Société, comme à l’époque de Léon XIII, mais bien à partir des problématiques culturelles que l’on pense le mariage! En ce sens, il y un acquis et une évolution significative.

 

Au cours de la 6ème session, les 7 et 11 mai 1962:

Rappelons que cette 6ème session de la Commission Centrale a duré du 03 au 12 mai 1962.

Le 07 mai, c’est toujours la Commission de Théologie qui a pris la parole avec son Président: le cardinal Alfredo OTTAVIANI. Ce dernier propose un schéma de Constitution théologique. Ce schéma expose une vision synchronique de Virginité/Chasteté/Mariage/Famille.

 Cette constitution théologique présente le sacrement du mariage dans une compréhension d’ensemble de la vie chrétienne, ayant pour finalité la sanctification. Cette vision synchronique semble hiérarchisée. Car elle commence par donner la définition du Célibat, comme la manifestation de l’offrande de tout au plus haut degré, et que la virginité est le moyen pour accéder à une réelle paternité spirituelle. Le Cardinal OTTAVIANI rappelle que l’Eglise dans son histoire, semble avoir toujours préférée la virginité (et le célibat consacrée) au mariage, mais en insistant sur le fait que le mariage est la voie ordinaire de la sanctification. Pa conséquent le rôle des familles est cette tâche éducative à la prudence, à la liberté, à la formation de la conscience.

Face à cette vision d’ensemble hiérarchisée, cette proposition de Constitution amène le cardinal OTTAVIANI a présenter la préparation au mariage comme une éducation à la chasteté. Selon lui, si l’Eglise a une préférence pour la continence et la chasteté parfaites et totales au sein du Célibat consacrée( Ordre et vie religieuse), alors le mariage devra se nourrir de ce mêê idéal. Il développe cette « éducation à la chasteté » comme « préparation du mariage«  en y rappelant les origines, la nature et la dignité, les propriétés et caractéristiques, la fin du mariage, s’ouvrant sur les compétences de l’Etat et de l’Eglise et les problèmes du divorce, du malthusianisme et de la fécondation artificielle.

Cette proposition d’un schéma de Constitution découle sur le rappel du droit naturel de contracter le mariage. Le cardinal OTTAVIANI souligne que le mariage est un droit naturel et fondamental, sauf en cas de refus exprimé (pour celui qui est déjà marié ou ordonné), et d’incompétences physiques comme psychiques. Cela s’ouvre à une exhortation à l’héroïsme dans les devoirs conjugaux et aux exigences de ma vie matrimoniale. Attention aux problèmes de l’hédonisme.

En sommes, cette proposition de Constitution expose une vision théologique du mariage, perçue dans une vision d’ensemble hiérarchisée vers la sainteté. Cette vision « théologique d’ensemble » du mariage s’ouvre sur des questions plus concrètes de la vie matrimoniale. Bien que les questions présentées soient  bien en deçà de la réflexion de Pie XII contenue dans ses 48 discours sur les questions de bio-éthique relative à la vie matrimoniale.

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Ce fût la Commission pour la Discipline des Sacrements, qui le 11 mai, prit la parole sur la question du mariage! C’est cette Commission qui rappela que le mariage manifeste la constitution officielle et sacrée de la 1ère cellule de la Société. Cette même Commission expose les problèmes du divorce légalisé, du malthusianisme, de l’hédonisme qui vident le mariage de ce qu’il contient de sacré pour le réduire à un acte sans importance d’une durée incertaine!

On y rappelle les 3 biens du mariage: unité, indissolubilité, fécondité. De même que l’Eglise reconnait la compétence de l’Etat en ce qui concerne le mariage civil et les questions juridiques du mariage. Il y a une évolution par rapport à Léon XIII qui voyait d’un mauvais oeil et ne reconnaissait pas la compétence de l’Etat dans la gestion du mariage avec la question du mariage civil.

En sommes, cette Commission propose un schéma « théologique » sur le mariage en tant que « sacrement« . Tout y montrant une dimension juridique découlant de cette théologie sacramentaire.

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Cette 6ème session donne à penser. Car les schémas qui seront proposés par la Phase Préparatoire au Pères du Concile concernant le mariage, sont des shémas exprimant à chaque fois une vision théologique d’ensemble. Soit dans l’ensemble de la vie chrétienne, soit dans la compréhension du sacrement en tant que tel.

Même si cette double présentation théologique est pertinente à certains égards, elle manifeste tout de même une lacune concernant la dimension anthropologique du mariage, surtout en pensant aux avancées de Pie XI et de Pie XII avec l’ouverture aux questions de bioéthique.

Au cours de la 7ème session, le 16 juin 1962:

Rappelons que cette 7ème et dernière session de la Commission Centrale a duré du 12 au 23 juin 1962. C’est la Commission de Théologie qui prend la parole. On y évoque succinctement la question de la préparation au mariage, ainsi que l’éducation de la jeunesse pour pouvoir assumer ce à quoi le mariage les engage dans le futur.

Là aussi l’évocation succincte de la question de la préparation au mariage donne à penser. Précisément parce que ce fût le champ d’action pastorale de Pie XII sur la complexité du mariage. Là aussi, l’exposé de la Commission semble ne semble pas prendre en considération toute l’étendue de la réflexion menée par Pie XII sur ce problème du mariage en lien avec l’apostolat des laïcs.

En résumé…

La question du mariage au sein de la Phase Préparatoire du Concile n’est pas sans intérêt!

Nous pouvons être surpris de voir qu’il n’y a que la Commission de Théologie et de Discipline des Sacrements qui ont proposé des schémas relatifs à cette question. En pensant à la vaste réflexion engagée par Pie XI et surtout Pie XII, comment se fait-il qu’à cette phase de préparation le mariage ne soit considéré encore que sous l’angle théologique et juridique stricte en lien avec la célébration du sacrement? En tous cas la Phase Préparatoire, à travers ces schémas, ne semble pas proposer un état des lieux synthétique suffisamment large de la réflexion intellectuelle et pastorale de l’Eglise sur la question du mariage à cette époque. Cette vision exclusivement « théologique » du mariage provient peut-être tout simplement du fait que Jean XXIII voulait que l’on retrouve et approfondisse le dépôt de la foi dans sa pureté, pour mieux le présenter au monde. Peut-être que cette vision exclusivement théologique tente de présenter le contenu du dépôt de la foi, concernant le mariage dans son institution divine? La question reste ouverte!

Par contre, on peut noter que la Phase Préparatoire sur cette question discerne bien le vrai positionnement du problème: C’est au sein d’une vaste problématique culturelle qu’il convient de poser la question particulière du mariage.

Reste maintenant à savoir comment les textes du Concile vont se positionner sur cette question, et en particulier au sein de la Constitution Dogmatique « Gaudium et spes ». Mais cela reste une autre histoire!

A suivre!