Pour bien replacer l’acte de Jean XXIII de proposer la convocation d’un concile le 25 janvier 1959, et voir dans quelles mesures il répondait aux attentes de moment, il convient de faire un « arrêt sur image » des aspirations de l’Eglise à la mort de Pie XII. Pour ce faire, analysons l’homélie prononcée par Monseigneur Bacci, lors de la messe d’entrée en conclave le 25 octobre 1958, qui élira Monseigneur Roncalli comme pape, sous le nom de Jean XXIII.

La petite anecdote, qui peut faire sourire est que celui là même qui a prononcée l’homélie lors cette messe d’entrée en conclave, fût le même qui a prêché, dans la même circonstance, pour l’élection de Pie XII en 1939 ! Il le dit lui-même au début de son texte ! Comme quoi, si l’Eglise a les promesses d’éternité, elle montre bien qu’elle vit dans un autre rapport au temps… Même si ce détail peut faire sourire, il n’empêche que le ton de l’homélie est donné, et que les problèmes auxquels le futur pape devra concentrer son action semblent se situer sur trois plans :

1. Monseigneur Bacci est fortement concentré sur la question de la paix entre les nations. Pour lui, la sortie de la deuxième guerre ne propose pas une paix durable, mais une paix factuelle. Il semblerait que les menaces de nouveaux conflits, ou tout du moins d’une tension nette au sein des relations internationales, soient bien présentes ! Par exemple, il déclare :

Chacun sait parfaitement que des guerres et des luttes ne peuvent naître que de ruines fumantes et, pour tous, vainqueurs et vaincus, un amoncellement de misères. En effet, autant la divine charité, fruit de la religion, unit les âmes et donne la sérénité, autant la haine, qui naît facilement de la cupidité effrénée et d’un trop grand amour tant de soi, que de la grandeur de sa patrie, couvre de ténèbres les esprits des hommes, jusqu’à les pousser à des déterminations insensées, causes de nouvelles ruines pour le genre humain…

Le nouveau pontife devra œuvrer pour construire une paix durable, en profondeur : c’est-à-dire à la fois au niveau des esprits, mais aussi des cœurs par la dimension de la foi !

2. Un deuxième point qui retient l’attention est celui des persécutions et de la liberté religieuse, en ce qui concerne de nombreux pays. Le texte reste bien évidement discret, mais il cible des problèmes graves :

Il n’est donné pour ainsi dire à l’Eglise aucune possibilité de vivre selon ses lois ; ses droits sacrés sont foulés aux pieds : la plupart des pasteurs ou bien sont en prison, ou bien sont soumis à tant de restrictions… Ce qui attriste profondément tous les bons, c’est de voir souvent, hélas, ces peuples dans un état misérable, sans évêques légitimes pour les diriger et les enseigner avec liberté voulue… 

Même s’il parle pour plusieurs nations, est-ce que Monseigneur Bacci n’évoquerait-il pas les persécutions de l’Eglise en Chine ? Qui connaît la persécution et la corruption des ministres ordonnés par le régime communiste, ce dernier nommant des évêques sans autorisation. On semble également sensible à cette question de « manipulation » qui fustige la liberté de conscience. Le nouveau pontife devra lui aussi œuvrer pour faire respecter la liberté religieuse de l’Eglise Catholique dans ses relations diplomatiques avec les Etats.

3. Enfin, un troisième point : celui d’être attentif et de combattre les erreurs doctrinales, et surtout le problème de discernement que pose la diffusion d’informations dans une culture de « mass-médias ». On attend du nouveau pontife, un « docteur », celui qui va guider l’Eglise par son enseignement, et l’aider à discerner. Il est vrai que Pie XII, ayant rédigé plus de 40 encycliques en 20 années de pontificat, et sur quasiment tous les domaines possibles, atteste bien cette dimension « doctorale » de la charge papale, mais exprime également un enseignement qui est devenu « unique ». Est-ce que le Magistère de l’Eglise se réduit au seul enseignement du pape ? Cependant, il faut reconnaître à Pie XII le mérite d’avoir fait complètement entrer l’Eglise dans l’air de la technologie moderne des médias et de la communication (radio, journaux, films, et surtout l’avènement de la télévision !), pour être au service de l’édification des vertus et de ce que l’on appelait autre fois « la propagation de la foi ». Avec Pie XII, force est de constater que l’on n’a pas attendu le bienheureux Jean-Paul II pour dire que le pape était médiatique ! Pie XII fût en effet un pape tout aussi « médiatique », si ce n’est plus que Jean-Paul II ! Il est évident qu’au début du pontificat de Jean XXIII, on est conscient, à la fois de la puissance médiatique et de son extraordinaire potentiel de diffusion, et en même temps de son travers incontrôlable (elle peut avoir une influence néfaste poussant à l’erreur) ; déjà à ce moment, se trouvent en germes tous les problèmes médiatiques que nous connaissons aujourd’hui en terme de régulation.

Il est donc extraordinaire de constater que cette homélie prononcée par Monseigneur Bacci, aura une répercussion considérable sur le pontificat de Jean XXIII. Il oeuvrera vraiment dans ce sens ; on pourrait résumer les grands textes de son pontificat, sous ces trois besoins énoncés par Monseigneur BACCI : l’encyclique « Pacem in terris » le 11 avril 1963 en faveur de la construction d’une paix durable. L’encyclique « Mater et magistra » le 15 mai 1961 en ce qui concerne la doctrine sociale de l’Eglise pour les questions sociales. Et puis une encyclique complète, le 19 juin 1959 « Ad petri cathedram » pour définir le rôle et la préparation du Concile avec, en arrière fond ce problème de la liberté tant religieuse, que celle de l’homme en général.