Alors que nous célébrons en ce 8 décembre le 47ème anniversaire de la clôture du concile Vatican II, je vous propose ci dessous une intervention de Mgr Hervé Giraud, évêque de Soissons, Laon et Saint-Quentin. Elle a été réalisée à partir d’une conférence du P. Jean-François Chiron, théologien, co-président du groupe des Dombes. Vous pouvez retrouver ce texte dans les pages de l’évêque, sur le site du diocèse de Soissons, Laon et Saint-Quentin.

I. Des conciles pour répondre à des problèmes

Vatican II fut un événement, un des plus grands événements du 20èmesiècle. À l’appel du pape Jean XXIII, 2400 évêques se sont réunis pendant trois ans pour réfléchir, non pas isolément mais ensemble car l’Esprit s’invite plus facilement quand deux ou trois sont réunis au nom du Christ. Mais pourquoi des conciles dans l’histoire ? Il faut d’abord se rappeler ce qu’est un concile : c’est une réponse à un problème ou une situation d’Église qui dépasse la dimension d’un diocèse. Les évêques s’y mettent à plusieurs pour y faire face. En se rassemblant ils ouvrent un concile. Au début de l’Église, dès le IIIe siècle, les évêques se réunissaient en province puis, au cours des siècles, les évêques se réunirent en venant de tout le monde connu : on a parlé de conciles « œcuméniques ». Vatican II est le 21ème concile (même s’il n’y a pas de liste officielle). Comme les évêques sont les premiers responsables de l’unité de l’Église, ils craignent qu’un problème de foi ne menace l’unité du peuple de Dieu. En se réunissant en conciles, ils visent  donc d’abord une unité de foi pour résoudre un problème qui menacerait l’unité.

Mais quels sont les problèmes qui dans l’histoire menacèrent l’Église ? Ces problèmes furent de l’ordre de la foi (sur la divinité ou l’humanité du Christ) ou des problèmes touchant à l’organisation, à la bonne marche de l’Église (devoirs des évêques, création de séminaire…). Les conciles ont donc eu souvent un double but : clarifier la doctrine (des points de foi) et réformer des institutions ou des pratiques ecclésiales. Prenons un exemple pour chaque domaine.

En ce qui concerne les problèmes touchant la foi prenons simplement l’exemple du concile de Nicée (en Asie Mineure, aujourd’hui Turquie) en 325. La crise est provoquée par le prêtre égyptien Arius (crise « arienne ») : ce dernier niait la divinité du Christ. Un concile fut donc convoqué, mais non pas par le pape, mais à la demande de l’empereur Constantin, premier empereur chrétien. Cet empereur craignait pour l’unité dans son empire et donc il lui fallait la paix religieuse. D’autres conciles suivront aux IVème et Vème siècles, toujours sur les questions portant sur la personne du Christ. Il s’agissait de le définir comme vrai Dieu et vrai homme (car des « hérétiques » mettaient aussi en cause la pleine humanité du Christ). Ces conciles se déroulèrent en Orient (actuelle Turquie).

En ce qui concerne les problèmes touchant la vie de l’Église, prenons l’exemple de la formation des prêtres. Au XVIème siècle, les prêtres ou évêques n’offraient pas tous un modèle de sainteté. Le concile de Trente décida la création des séminaires et rappela aux évêques que leur première charge consistait à annoncer l’Évangile, et donc à prêcher. Il rappela aussi que les curés étaient tenus de résider dans leur paroisse, de faire le catéchisme…

On voit donc le genre de « défis » auxquels l’Église fut confrontée. Pour chaque problème important touchant la foi ou les pratiques ecclésiales, l’Église convoque un concile et écrit des textes. Les textes conciliaires vont dire la foi de l’Église : on aura ainsi des textes positifs comme le « symbole » de Nicée (symbole : ce qui réunit, rassemble, ici une même profession de foi). On aura aussi des textes condamnant les erreurs et les hérétiques (ce qu’on appelle techniquement des « anathèmes »).

Au final il y aura une dizaine de conciles pendant tout le premier millénaire, avant la séparation entre Orient et Occident en 1054. On parlera des conciles de l’Église indivise (même si en 1054 l’Orient est déjà bien divisé). Notons que le pape n’a pas la place qu’il aura à Vatican II. Sa place est réelle, mais seconde (pas secondaire). Par exemple, il ne convoque pas ces conciles ; c’est l’empereur qui le fait. Le pape ne préside pas ces conciles et il n’y est pas présent. Il est représenté par des délégués (des prêtres et des diacres). Il faut dire qu’aucun de ces conciles ne se tint à Rome : ils eurent tous lieu en Orient, donc en grec. Cependant, ce sont bien les légats du pape qui signaient les premiers les textes. Et surtout aucun texte conciliaire ne pouvait être approuvé sans l’accord des légats du pape. Ou bien il fallait que le pape « reçoive » les textes du concile, les adopte pour qu’ils soient considérés comme de vrais textes conciliaires.

Après la rupture de 1054 entre Orient et Occident, au Moyen-âge, il y eut toujours des conciles, mais ceux-ci se tinrent à Rome, au « Latran », d’autres à Lyon et Vienne (pour des raisons politiques). Ces conciles sont, eux, des conciles « papaux » (avec le pape). Cette fois-ci il n’y a que des évêques d’Occident et le pape préside ces conciles. Un mouvement de centralisation se fait jour. On a affaire, de plus en plus, à une unique Église universelle, rassemblée autour du pape ; et non plus, comme avant la rupture, à une communion d’Églises diocésaines autour de l’Église de Rome.

Au XVIème siècle, se tint le concile de Trente (limite Italie-Empire allemand). Il s’agissait encore de répondre à un problème : le défi protestant (la Réforme). Ce concile voulut aussi réformer l’Église. Il s’agissait de réaffirmer face aux protestants ce qu’ils récusent. Les textes prennent la forme d’un discours juridique : « Si quelqu’un tient tel point de doctrine (que la messe n’est pas un sacrifice…), qu’il soit anathème ». Il y eut aussi des décrets de réforme, comme celui qui obligeait les évêques à résider dans leur diocèse et à prêcher… Mais c’est surtout la liturgie qui fut réaffirmée pour qu’elle garde sa valeur catholique. On va « codifier » la liturgie telle qu’elle se présentait à Rome, au moins deux siècles plus tôt, à la fin du Moyen-âge, par crainte des liturgies qui auraient été « contaminées » par les protestants. Ainsi, pendant quatre cents ans, l’Église sera « tridentine ». Il y aura une longue période « post-conciliaire » (nous ne sommes pas la première !). La centralisation romaine grandit.

Enfin, le dernier concile avant Vatican II, celui qu’on appelait encore alors « le concile du Vatican », en 1870, advint aussi pour répondre aux défis de la société moderne, « libérale », issue des Lumières et de la Révolution française. L’Église condamne lors de ce concile des courants de pensée et des pratiques – souvent dirigés contre l’Église d’alors. Mais ce concile fut interrompu par la guerre et la disparition des Etats pontificaux. Deux textes sortiront de Vatican I, un texte de fond sur foi et raison et un texte sur la primauté et l’infaillibilité du Pontife romain. Pour répondre au défi du libéralisme, l’Église se donne un discours et les moyens institutionnels de répondre face à la société moderne. De fait, cela conduisit un peu plus vers une centralisation romaine. N’oublions pas que ce siècle vit naître le mouvement missionnaire et qu’au XXème siècle, l’Église devint vraiment universelle.

II. Vatican II

A. Le contexte

Voilà pour l’histoire survolée. Qu’en est-il de la raison d’être de Vatican II ? Comme nous l’avons dit, il n’y a pas de concile sans problème à résoudre, sans crise doctrinale, ou sans besoin de réforme de l’Église. Parfois ce n’est d’ailleurs pas seulement un « problème » à résoudre qui provoque la réunion d’un concile, mais aussi une « maturation » qu’on veut clarifier. Je pense par exemple aux conciles du 13ème siècle sur l’eucharistie, on ne peut pas seulement les réduire à ce qu’ils veulent condamner : il y a des maturations positives qu’on veut intégrer dans la doctrine. Ainsi donc, pourquoi Jean XXIII a-t-il convoqué le 2ème concile du Vatican en 1959 ? L’initiative de Jean XXIII était-elle le signe qu’il y avait dans l’Église catholique un problème de fond ou une maturation qui concernait l’Église elle-même ? En 1959, ce n’était pas évident. L’Église était forte. La pratique religieuse était élevée, le nombre de vocations nous ferait pâlir d’envie, les effectifs des prêtres et de religieux atteignaient des sommets. En France, par exemple, on parlera des « 30 glorieuses » entre 1925 et 1955, étant donné la vitalité de la vie religieuse. Mais, en même temps, des signes de fléchissement apparaissent même pour les vocations, dès avant le concile. On s’en préoccupe, mais cela ne donnait pas un motif suffisant pour convoquer un concile. Bien plus, jamais la papauté (notamment avec Pie XII) n’avait atteint un tel prestige. D’où, chez certains, l’opinion qu’un concile était inutile : le pape peut tout dire sur tout et puis, un concile coûterait cher.

Et pourtant le bon pape Jean XXIII en juge autrement : un concile est opportun. Le prieur de Taizé me disait récemment qu’on ne parlait pas assez du Bienheureux Jean XXIII ; il est vrai que le pape Paul VI a eu la lourde charge de conduire, clore et faire appliquer le concile ; et qu’il a beaucoup marqué ceux de ma génération. On dit parfois que Jean XXIII a ouvert un concile qu’il n’aurait jamais eu la force de terminer, et que Paul VI a terminé un Concile qu’il n’aurait jamais eu la force d’ouvrir ! Mais on redécouvre aujourd’hui la place importante de Jean XXIII. Il avait une formation d’historien (pas de juriste) et il percevait certains traits de société, une société en renouvellement. Il avait été diplomate dans des pays non catholiques (Bulgarie, monde orthodoxe et Turquie, monde musulman et laïque). Dans la France d’après-guerre, il devient nonce à Paris, en plein renouveau intellectuel catholique. Sans doute percevait-il que la société était en train de changer, et qu’il fallait y préparer l’Église. Comme homme d’intuitions et de relations, il va s’en remettre à l’Esprit, le laisser agir et s’y rendre disponible. Jean XXIII est convaincu que l’Esprit ne pourra abandonner l’Église dans une affaire comme un concile œcuménique. Bien plus, le pape a pressenti (consciemment ou au moins bien inspiré) qu’il fallait faire quelque chose, parce que les choses allaient devenir plus problématiques.

Alors comment comprendre cette convocation, cette intuition ? Ce que nous savons aujourd’hui c’est que le concile a été suivi par une crise, dont nous ne sommes pas encore sortis. Mais ce n’est pas le concile qui est la source de tous les maux de la société ou des crises dans l’Église. On peut aussi donner une autre interprétation à l’avènement et l’événement Vatican II. Tout s’est passé comme si, à Vatican II, la crise avait, non pas précédé le concile, mais suivi le concile. Non pas que le concile ait suscité la crise, mais comme si le concile avait anticipé, pour mieux y répondre, la crise de la société. Nul ne sait ce qu’aurait été un concile convoqué après mai 1968, en pleine crise institutionnelle, en pleine remise en cause des autorités. Ses textes auraient-ils été aussi profondément étudiés, discutés, amendés et aussi unanimement votés ? Les textes du concile auraient-ils été reçus ? Il aurait été difficile de tenir un concile dans ce contexte de chamboulement. Alors que, grâce à Jean XXIII, l’Église a pu donner par avance des points de repère pour affronter cette crise. Vatican II n’a pas répondu à toutes les questions postérieures, mais il a rendu possible de les aborder. Cela reste encore vrai aujourd’hui. Le concile fut prophétique. Il a pour ainsi dire « vu venir ».

Vatican II a donc constitué une « boussole » (Jean-Paul II) pour se diriger dans des temps nouveaux et pas faciles. D’ailleurs beaucoup de catholiques se réfèrent à Vatican II sans le savoir : c’est grâce à lui que nous vivons notre foi comme nous la vivons, tout naturellement. Notre foi n’est pas différente, mais nous la vivons autrement. Sans Vatican II, être catholique serait plus difficile. Alors que Vatican II nous invite à discerner ce qui, dans le monde d’aujourd’hui, est bon, et ce qu’il faut récuser. Ce fut l’intuition de Jean XXIII, sa « grâce » : donner une référence pour des temps difficiles – qui ne sont pas terminés.

B. L’œuvre de Vatican II

Pendant les trois années à venir nous aurons, je l’espère, le temps de lire les textes de Vatican II (comme le demande Benoît XVI) :

« J’ai insisté à plusieurs reprises sur la nécessité de revenir, pour ainsi dire, à la “ lettre ” du Concile – c’est-à-dire à ses textes – pour en découvrir aussi l’esprit authentique, et j’ai répété que le véritable héritage du Concile Vatican II réside en eux. La référence aux documents protège des excès ou d’une nostalgie anachronique ou de courses en avant et permet d’en saisir la nouveauté dans la continuité. »

Vatican II est le concile de la rencontre renouvelée entre l’Église et les temps modernes. Il ne s’agit pas de réconciliation, encore moins de capitulation devant le monde moderne et ses valeurs. Jean XXIII a voulu réformer une certaine posture de l’Église qui risquait de se situer en contre-société (avec ses écoles, ses hôpitaux, ses cinémas, ses clubs de gym…). Jean XXIII a pressenti qu’on pouvait réformer l’Église dans sa posture en ce monde ; que l’Église (la même Église) pouvait vivre autrement son rapport au monde (sur un mode plus « détendu ») ; et donc que l’Église pouvait vivre autrement son rapport à elle-même (sur un mode moins « crispé »). Le pape a cru qu’on pouvait faire davantage confiance aux « autres », suffisamment en tout cas pour pouvoir entrer en dialogue avec eux : avec les non catholiques, avec les non chrétiens. Le bon pape Jean a cru l’Église capable d’entrer en dialogue avec le monde, dans l’Esprit.

Pour finir il est utile de rappeler que le caractère pastoral des documents de Vatican II n’empêche pas ce dernier d’être doctrinal. Certes il n’y a pas eu de condamnations, pas d’anathèmes. Mais une des nouveautés de Vatican II fut de proposer un discours qui n’est pas « contre » quelqu’un, pas déterminé par un problème précis. Il fut plus « objectif », plus « serein », plus catéchétique. C’est la grande nouveauté de Vatican II. Et cela a été rendu possible grâce à une Église en plein développement : scoutismes, catholicisme social, mouvements d’Action catholique, essais œcuméniques, recherche théologique, exégétique, liturgique. Le discours du concile fut un enseignement doctrinal « enveloppé » dans le pastoral, c’est-à-dire un discours accessible au plus grand nombre.

Jean XXIII nous a donc offert un vrai concile, certes un peu différent des autres, mais qui peut dire ce qu’est un concile type ! Certes le monde a changé depuis Vatican II et nous pourrions nous demander si son rapport au monde est toujours valable. Or Gaudium et spes (l’Église dans le monde de ce temps) a porté un diagnostic lucide et proposer une attitude sûre fondée trinitairement : on ne peut avancer en Église et dans l’évangélisation sans dialogue : il faut un dialogue avec les non catholiques (œcuménisme), un dialogue avec les non chrétiens (dialogue inter-religieux), un dialogue avec la société et les cultures. Le concile a promu le dialogue et il doit le maintenir : si l’Église le refusait, elle deviendrait une secte, repliée sur ses certitudes. Elle continue donc de ne rien rejeter de ce qui est vrai et saint. Pour autant elle demande de ne pas accueillir sans discernement la mentalité dominante. L’Église doit aussi continuer de dénoncer ce qui, dans notre monde, est signe de la présence du mal. Elle continuera de résister à ce qui déstructure la famille ou détruit le monde du travail ou abîme la dignité des personnes. Mais le concile a osé dire que l’Église reçoit du monde et cela reste vrai. Une Église qui prétendrait ne rien recevoir du monde qui est le sien serait inquiétante. Mais elle n’oublie jamais que ce dialogue a un but : le salut de tous. Relisons GS 45 : « Qu’elle aide le monde ou qu’elle reçoive de lui, l’Eglise tend vers un but unique : que vienne le règne de Dieu et que s’établisse le salut du genre humain. ». Le concile a donc fait le pari du discernement, dans le dialogue, pour proposer le salut à tous.

Conclusion

En conclusion, Jean XXIII a voulu une nouvelle expression du message catholique. Il a voulu dire  comment l’Église catholique comprenait l’Évangile et se comprenait elle-même. Sa démarche avec les pères du concile fut exemplaire. Ce retour aux sources devint aussi une réforme (aggiornamento). « Toute rénovation de l’Église consiste essentiellement dans une fidélité grandissante à sa vocation… L’Église, au cours de son pèlerinage, est appelée par le Christ à cette réforme permanente dont elle a perpétuellement besoin, en tant qu’institution humaine et terrestre. » Décret « Unitatis Redintegratio »

Ce qui compte désormais c’est de relire les textes, et aussi de vivre dans la démarche même de ce grand événement : par le dialogue, « dialogue de salut » comme le répéta Paul VI dans son  encyclique, en plein concile.

Ce soir nous sommes déjà dans cette démarche conciliaire. Mais il nous faut entrer plus avant dans le mouvement spirituel qui a caractérisé Vatican II :

« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en effet, s’édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l’Esprit-Saint dans leur marche vers le Royaume du Père, et porteurs d’un message de salut qu’il leur faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire. » GS 1.

Cette solidarité nous pousse aussi à une évangélisation renouvelée pour annoncer le Christ à l’homme contemporain, le Christ qui est « la lumière des peuples » (LG 1).