La phase préparatoire. Comment et par qui ? 3ème partie.

(Première partiedeuxième partie)

C’est le motu proprio « Superno Dei nutu » du 5 juin 1960, instituant les différentes commissions et secrétariats, qui donne également le principe de fonctionnement de la future préparation du concile.

Rappelons que l’ensemble des membres et des consulteurs des 10 Commissions et des 2 Secrétariats devront proposer à la Commission Centrale des « schémas » sur les sujets choisis par le pape, ainsi que les suggestions des dicastères, en tenant compte de la consultation mondiale des évêques.

Ce sera le rôle de la Commission Centrale que de débattre, amender et voter l’ensemble des 70 schémas qui seront proposés au Pères du Concile.

Dans un précédent article nous avons pu analyser la constitution de la Commission Centrale et de constater que cette dernière met en avant la dimension collégiale, au niveau mondial, de la catholicité de l’Eglise. Cette assemblée, quasi consistoriale, est renforcée d’une avancée de la présence épiscopale au détriment de la Curie romaine. Cette Commission Centrale est non seulement marquée par la présence européenne, mais également par une forte présence de l’épiscopat du continent de l’Amérique, et de l’émergence du continent de l’Afrique.

Nous allons à présent faire la même analyse pour les 10 commissions et les 2 secrétariats. Nous pourrons alors voir s’il y a un lien, une différence, une complémentarité.

Je tiens à remercier Emmanuel Ecker, qui durant l’année 2012-2013 a été en propédeutique à Nancy, et qui a précieusement collaboré à la réalisation des calculs statistiques qui seront utilisés.

C’est en janvier 1961, qu’est rendue officielle la liste des membres et consulteurs des 10 commissions et 2 secrétariats. Dans l’article précédent nous avions pu voir, que toutes ces personnes sont fruits de consultation, et ce durant cinq mois.

Nous allons en donner un aperçu quantitatif et nous en tirerons des premières conclusions.

D’une manière générale :

Il est tout d’abord impressionnant de voir qu’il y a un total de 591 personnes !

311 personnes qui sont membres, et 280 qui sont consulteurs. Le travail est ainsi bien réparti, car il y a presque une égalité entre les membres et les consulteurs : 52,6% pour l’un et 47,4% pour l’autre, ce qui n’est pas une très grande différence.

Ensuite il y a un équilibre assez impressionnant si l’on compare le nombre total de personnes  au sein des 10 commissions :

  • Commission de théologie : 65 personnes (10,99% du total), dont 33 membres et 32 consulteurs.
  • Commission des évêques et du gouvernement des diocèses : 42 personnes (7,10% du total), dont 22 membres et 20 consulteurs.
  • Commission pour la discipline du clergé et du peuple chrétien : 52 personnes (8,79% du total), dont 29 membres et 23 consulteurs.
  • Commission des religieux : 51 personnes (8,62% du total), dont 24 membres et 27 consulteurs.
  • Commission de la discipline des sacrements : 36 personnes (6,09% du total), dont 21 membres et 15 consulteurs.
  • Commission de la liturgie : 59 personnes (9,98% du total), dont 36 membres et 23 consulteurs.
  • Commission des études et des séminaires : 59 personnes (9,98% du total), dont 36 membres et 23 consulteurs.
  • Commission pour les Eglises orientales : 55 personnes (9,30% du total), dont 29 membres et 26 consulteurs.
  • Commission pour les missions : 48 personnes (8,12% du total), dont 24 membres, et 24 consulteurs.
  • Commission pour l’apostolat des Laïcs : 55 personnes (9,30% du total), dont 36 membres et 19 consulteurs.

Il est vrai que nous ne pouvons pas constater une différence énorme entre les nombre de personnes qui constituent les commissions : sept commissions qui se situent entre 8 et 10%, une commission au dessus de 10%, et deux en dessous de 8%. Vu cette forme d’équilibre, nous pouvons considérer qu’aucune commission serait plus influente que d’autres d’un point de vue quantitatif.

Par contre, les deux secrétariats se démarquent de l’ensemble assez équilibré des 10 commissions : ils se rapprochent de la commission pour la discipline des sacrements.

  • Secrétariat pour la presse : 38 personnes (6,42% du total), dont 18 membres et 20 consulteurs.
  • Secrétariat pour l’unité des chrétiens : 31 personnes (5,24%), dont 15 membres et 16 consulteurs.

En général, qui sont les membres de ces commissions et secrétariats ?

Le nombre total des membres s’élève à 311 personnes.

Il y en a 11 qui sont des cardinaux (3,5% du nombre total), tous membres de la Curie Romaine, puisqu’ils ont en charge les Congrégations qui sont en lien avec les Commissions.

Il y en a 114 qui sont archevêques et évêques (36,7% du nombre total). 97 d’entre-eux sont archevêques et évêques de rite latin (31,2% du total), et 17 sont archevêques ou évêques de rites orientaux (5,5% du total).

Allons plus en détails : Sur 17 archevêques et évêques de rite oriental, 100% sont des évêques diocésains. Sur 97 archevêques et évêques de rite latin (soit 92,8%), seulement 7 (soit 7,2%) ne sont pas diocésains (4 de la Curie et 3 avec fonctions diverses). Nous ne savons pas pour les prêtres ou les religieux s’ils sont à la Curie Romaine.

107 sont archevêques ou évêques diocésains, et proviennent du monde entier, soit 34,40% du nombre total ! Ce qui  pose ce dernier pourcentage en presque équilibre avec les religieux et les prêtres !

Ainsi, on peut en conclure que sur 311 personnes, seulement 15 sont de la Curie romaine (soit 4,82% du nombre total) ! Cette dernière est complètement minoritaire !

Puis dans un ordre décroissant, on trouve 103 religieux (33,1% du total) et 83 prêtres (26,7% du total) sans doute diocésains.

L’épiscopat mondial et les religieux sont deux maillons équivalents et dominants ! On peut noter que parmi les membres des commissions et secrétariats, il n’y a aucun fidèle laïc.

En outre les 103 religieux représentent 38 congrégations religieuses masculines ! Avec pour 23 congrégations un seul représentant. Sinon, c’est entre 2 et 8 pour 13 congrégations. Seuls les Jésuites dominent très nettement avec 25 membres, ainsi que les Dominicains avec 10 membres. Non seulement les religieux dominent après les évêques, mais ils manifestent une impressionnante pluralité ! Là aussi, ils incarnent une « catholicité » des familles religieuses !

De quels continents viennent les évêques et archevêques diocésains, membres des commissions et secrétariats?

Si nous prenons les 17 évêques et archevêques de rites orientaux :

  • 1 vient du continent américain,
  • 1 vient du continent africain,
  • 2 viennent du continent de l’Asie,
  • 13 viennent du continent européen.

Il est net de constater la domination de l’Europe avec 76,47% !

Si nous prenons les 90 archevêques et évêques de rite latin :

  • 1 vient du continent d’Asie,
  • 5 viennent du continent de l’Afrique,
  • 13 viennent du continent de l’Amérique, et 68 viennent de l’Europe !
  • (3 n’ont pas pu être localisés).

Le pourcentage parle de lui-même car le continent de l’Amérique est à 14,44%. Le continent d’Afrique 5,55% et l’Asie 1,11%. Là aussi la domination de l’Europe est nette avec 75,55% !

En opérant une synthèse de ces deux paramètres, nous trouvons ceci, par ordre croissant : Sur 107 évêques et archevêques diocésains nous en avons 2,80% qui proviennent du continent de l’Asie. 5,60% viennent du continent de l’Afrique. 13,08% viennent du continent de l’Amérique et 75,70% d’entre-eux viennent de l’Europe.  

Nous pouvons voir, un équilibre en ce qui concerne la domination de l’Europe ! Que ce soit au sein des rites orientaux, du rite latin, ou de l’ensemble, l’Europe domine à 75% ce qui est considérable.

Si nous avons pu constater la faible proportion de la Curie Romaine au sein des membres des Commissions et Secrétariats, il n’empêche que l’on peut constater le centralisme européen pour les archevêques et évêques diocésains ! Mais est confirmée la présence importante du continent de l’Amérique

Cette domination européenne serait à nuancer, car nous avons le corps important des 103 religieux, qui est quasiment équivalent au corps épiscopal. Puis le corps des 83 prêtres. Nous ne pouvons faire cette répartition continentale, faute des documents nécessaires. Nous savons qu’un annuaire général, avec les adresses de tous les membres des Commissions et Secrétariats avait été publié et édité en janvier 1961, mais nous n’avons pas pu encore l’obtenir. Cela permettra de faire une plus juste répartition.

Cependant, j’ose émettre une hypothèse qui devra être justifiée, en disant que l’étude du corps de religieux et des prêtres confirmera l’hégémonie européenne des membres des Commissions et des Secrétariats.

De quels pays viennent les évêques et archevêques diocésains, membres des commissions et secrétariats?

Pour les évêques et archevêques diocésains de rites orientaux, ils viennent en partie des pays où ont été fondées ces vénérables Eglises anciennes, et puis des pays où ces communautés sont en diaspora : Nous y trouvons le Liban, l’Irak, la Grèce, la Syrie, l’Inde, l’Egypte. Mais aussi : l’Allemagne, les pays de l’Europe de Sud-Est, la France, l’Italie, les Etats-Unis, l’Europe occidentale du nord. Mise à part quelques exceptions, nous voyons bien cette concentration, formant un « bloc » de pays autour de la Méditerranée, en particulier du Sud-Est ! Dans ce cas précis, ce qui est hors de l’Europe, concerne les diasporas. Il y a 12 pays en tout.

Pour les évêques et archevêques diocésains de rite latin. Prenons-les par ordre croissant. Le seul qui vient du continent de l’Asie vient d’Inde. Les 5 qui viennent d’Afrique proviennent de la Libye, de l’Egypte, du Ghana, du Congo et de l’Afrique du Sud. Les 13 qui viennent du continent de l’Amérique viennent du Chili, de l’Argentine, du Brésil, du Canada, des Etats-Unis. Les 68 qui viennent de l’Europe sont de la Tchécoslovaquie, de la Scandinavie, de la Suisse, du Portugal, de la Grèce, des Pays-Bas, de l’Irlande, de la Belgique, de la Croatie, de l’Autriche, du Royaume-Uni, de l’Espagne, de l’Allemagne, de la France, de l’Italie. Il y a 26 pays en tout. L’hégémonie européenne est ici concentrée autour des pays de l’ouest de l’Europe.

En faisant une synthèse nous constatons que les 107 évêques et archevêques diocésains proviennent de 29 pays ! Mais 75, 70% d’entre eux ne proviennent que de 20 pays concentrés en Europe ! Ce qui, pour le coup est déséquilibré, car on peut se rendre compte du phénomène de gravitation que provoque les pays européens.

Cependant, il est très impressionnant de voir que l’hégémonie européenne se concentre surtout autour des pays de l’Europe du nord-ouest, formant comme un « bloc », et qui sont tous frontalier ! Et les diocésains latins, majoritaires au sein des Commissions et des Secrétariats proviennent de ce « bloc » de pays frontalier.

Or ce bloc de pays frontaliers a un « centre », car au sein des 68 évêques et archevêques latins qui viennent de l’Europe, 33 viennent de l’Italie (19) et de la France (14) ! Presque la majorité ! Puis vient l‘Allemagne et l’Espagne (6 chacun). Puis le Royaume-Uni (4), la Croatie et le Belgique (3 chacun). Enfin les Pays-Bas et la Grèce (2 chacun), le Portugal, la Suisse, la Scandinavie, la Tchécoslovaquie (1 chacun). Le « centre » de ce bloc de pays est bien le binôme France/Italie. Et les autres pays frontaliers constituant ce « bloc » européen, semblent « tourner » autour de ce binôme !

En somme, nous voyons que la répartition par pays des 75,70% des archevêques et évêques diocésains (rites confondus) forme 2 « blocs » bien distincts, comme une ellipse : Un « petit » bloc pour les Eglises orientales, concentré autour des pays du Sud-Est ; un très « grand » bloc pour les latins, concentré autour des pays du nord-Ouest, et en particulier autour du binôme Italie-France !

Dès que cela sera possible, nous tenterons de faire la même répartition, par continent puis par pays, du corps des 103 religieux, par voir si cela va dans le même sens.

Pour l’heure, nous ne pouvons que nous rendre compte de la différence très impressionnante entre la composition de la Commission Centrale, relativement équilibrée et ouverte à l’universalité, et la composition des membres des Commissions et Secrétariats qui quant à elle, semble à première vue équilibrée dans sa répartition numérique suivant les commissions et secrétariats, mais qui cache un déséquilibre: l’hégémonique concentrique autour de certains pays du continent Européen.

Un fait non négligeable est à noter : la présence très impressionnante des 103 religieux (quasiment autant que les évêques et archevêques (107), et l’absence totale de laïc. Mais il est vrai que Jean XXIII a demandé que l’on choisisse les membres et les consulteurs de cette manière : « …elles seront composées de cardinaux, d’évêques et d’ecclésiastiques remarquables par leur vertu et leur doctrinechoisis dans les diverses parties du monde… ». Les laïcs, ne sont donc prévus ! Ce qui explique leur absence. En revanche, 5 mois après le lancement de la consultation, nous voyons bien que la visée de Jean XXIII n’a pas été totalement accomplie, car les membres des commissions devaient venir des diverses parties du monde… Or l’hégémonie européenne ne permet pas cette représentativité… Seule la Commission Centrale semble donner satisfaction par rapport à cette visée. Mais n’a-t-elle pas été officialisée tout de suite par Jean XXIII lui-même ?

Je pense que l’on peut dire, que dès le début de la PHASE PREPARATOIRE du Concile, les 13-14 novembre 1960, va se jouer « l’ouverture » de l’Eglise Catholique Romaine aux pays autres que ceux de la « vieille Europe » et leur donner une place qui leur revient… Question cruciale car comment faire pour que le Concile Vatican II ne soit pas uniquement le Concile de l’Europe, mais bien celui de l’Eglise entière, celui du monde entier ?

Nous tenterons d’y répondre plus tard. A suivre…