Alors que le 7 septembre 2013, le pape François avait demandé une journée de jeûne et de prière en faveur de la Paix en Syrie, et dans les pays connaissant des troubles graves. Cette initiative, ainsi que le contenu de son homélie, pourraient nous permettre de revenir sur la dernière encyclique de Jean XXIII.

Le dernier texte du magistère de Jean XXIII mérite lui aussi un jubilé d’or ! Car non seulement il va complètement s’enraciner dans l’élan de la préparation conciliaire et de la première session de Vatican II. Mais il va anticiper les intuitions profondes du décret sur l’Apostolat des laïcs, et de la constitution dogmatique « GAUDIUM et SPES » concernant la construction de la paix, et le rapport Eglise/Monde.

 

Imaginez, que le 11 avril 1963, alors que Jean XXIII se sait malade, très affaibli et sans doute condamné, il va signer moins de 2 mois avant de mourir, un texte d’une audace inouïe.

Audace, parce que n’ayant rien à perdre ni même à prouver, il va faire parvenir ce texte aux 2 puissances qui s’armaient dans une course poursuite aveugle et muette, comme pour se placer en diplomate, tentant d’ouvrir un dialogue pour éviter le pire…

 

« PACEM IN TERRIS », couronnement de la fondation paulinienne du Concile Vatican II.

 

Audace, parce que « PACEM IN TERRIS » représente comme une synthèse de l’idéal des travaux conciliaires. Pourquoi ? Dans un précédent article nous avions vu, qu’en 1959 c’est dans l’élan de la Lettre aux Romains que Jean XXIII enracine la préparation et l’œuvre du prochain Concile : Un concile en faveur de la Vérité, de l’Unité et de la Paix. Cela s’est montré dans sa première encyclique datée du 29 juin 1959 et qui accompagne la phase anté-préparatoire. « Vérité » pour que le dépôt de la Foi soit gardé intact dans son intégrité et sa pureté. « Unité » pour permettre à la famille chrétienne de se rapprocher et de panser les plaies de divisions pluri séculaires. « Paix » pour que l’œuvre conciliaire soit une œuvre concrète pour construire la paix et l’unité du genre humain. D’une certaine manière, c’est à la lumière de cette fondation paulinienne que l’on comprendre toute la dynamique programmatique de l’encyclique. La finalité de cet enseignement est bien la construction de la Paix durable entre tous les hommes. Pour aboutir à cette finalité Jean XXIII va fonder son discours à la fois sur la « Vérité » et sur « l’Unité ». « Vérité » en partant d’une donnée issue du dépôt de la foi que nous prendrons soin de mettre en lumière. « Unité » parce que Jean XXIII propose un chemin pour construire l’unité du genre humain, alors qu’en apparence la diversité semble être non seulement un frein, mais un obstacle majeur à l’entente cordiale.

L’encyclique adopte un plan en 5 parties : Jean XXIII va d’abord bâtir son discours sur une donnée de la Révélation pour fonder la Paix : l’homme est au centre. Puis il va parler de l’action de l’homme en faveur de « la dignité de la personne humaine ». Ensuite il va tenter de définir ce qu’est la notion de « Bien Commun » à laquelle repose la légitimité de l’autorité politique. De là il proposera une « éthique des relations internationales » pour finir par une vision du rôle de l’Organisation des Nations Unis. Jean XXIII conclue son encyclique par des directives pastorales.

 

 « L’ordre de Dieu » c’est « l’Homme au centre » !

 

A l’instar de saint Irénée de Lyon qui affirmait que : « la Gloire de Dieu c’est l’homme vivant », ou « l’homme debout » ; on peut dire que Jean XXIII affirme une donnée essentielle de la Révélation à savoir que l’Ordre que Dieu établit, place l’homme au centre ! Il le dit lui- même en ces termes :

« La paix sur la terre, objet du profond désir de l’humanité de tous les temps, ne peut se fonder ni s’affermir que dans le respect absolu de l’ordre établi par Dieu.

Les progrès des sciences et les inventions de la technique nous en convainquent : dans les êtres vivants et dans les forces de l’univers, il règne un ordre admirable, et c’est la grandeur de l’homme de pouvoir découvrir cet ordre et se forger les instruments par lesquels il capte les énergies naturelles et les assujettit à son service.

Mais ce que montrent avant tout les progrès scientifiques et les inventions de la technique, c’est la grandeur infinie de Dieu, Créateur de l’univers et de l’homme lui-même. Il a créé l’univers en y déployant la munificence de sa sagesse et de sa bonté. Comme dit le Psalmiste : « Seigneur, Seigneur, que ton nom est magnifique sur la terre, que tes œuvres sont nombreuses, Seigneur ! Tu les as toutes accomplies avec sagesse. »

Et il a créé l’homme intelligent et libre à son image et ressemblance, l’établissant maître de l’univers : « Tu l’as fait de peu inférieur aux anges ; de gloire et d’honneur tu l’as couronné ; tu lui as donné pouvoir sur les œuvres de tes mains, tu as mis toutes choses sous ses pieds. (…) Mais la pensée humaine commet fréquemment l’erreur de croire que les relations des individus avec leur communauté politique peuvent se régler selon les lois auxquelles obéissent les forces et les éléments irrationnels de l’univers. Alors que les normes de la conduite des hommes sont d’une autre essence : il faut les chercher là où Dieu les a inscrites, à savoir dans la nature humaine.

7 – Ce sont elles qui indiquent clairement leur conduite aux hommes, qu’il s’agisse des rapports des individus les uns envers les autres dans la vie sociale ; des rapports entre citoyens et autorités publiques au sein de chaque communauté politique ; des rapports entre les diverses communautés politiques ; enfin des rapports entre ces dernières et la communauté mondiale, dont la création est aujourd’hui si impérieusement réclamée par les exigences du bien commun universel. Le fondement de toute société bien ordonnée et féconde, c’est le principe que tout être humain est une personne, c’est-à-dire une nature douée d’intelligence et de volonté libre. Par là même iI est sujet de droits et de devoirs, découlant les uns et les autres, ensemble et immédiatement, de sa nature : aussi sont-ils universels, inviolables, inaliénables. »

 

La progression de la pensée de Jean XXIII est ici claire : L’ordre de Dieu, c’est l’homme au centre de l’Univers ! Ainsi la paix se construira lorsque l’homme sera au centre. Mais un homme non seulement « social » avec ses contingences, mais également « spirituel » à cause de sa nature. C’est dans la nature humaine que l’on trouve les principes de « dignité » et de « personne ». Et c’est donc la « dignité de la personne humaine » au centre de tous systèmes, qui permettra de construire une paix durable !  Il est audacieux de voir que même à partir d’une donnée de la Révélation, cette position est audible, acceptable même pour un non-croyant : tout simplement parce que c’est tout l’homme qui est au centre de tout ! C’est la dignité de la personne humaine, qui va ainsi orienter la dimension morale et éthique de chacun !

 

L’enracinement paulinien pour promouvoir la dignité de la personne humaine au centre de tous systèmes.

 

                C’est au sein de la 2ème partie que Jean XXIII montre comment sa réflexion pour la construction d’une paix durable, va de pair avec l’enracinement de la démarche conciliaire. C’est dans cette partie qu’il va déployer les devoirs et les responsabilités de chacun en faveur de la dignité de la personne humaine. Comment promouvoir cette « dignité », pierre angulaire de la paix. Il dit ceci :

« Voilà pourquoi une société n’est dûment ordonnée, bienfaisante, respectueuse de la personne humaine, que si elle se fonde sur la vérité, selon l’avertissement de saint Paul : « Rejetez donc le mensonge ; que chacun de vous dise la vérité à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres. » Cela suppose que soient sincèrement reconnus les droits et les devoirs mutuels. Cette société doit, en outre, reposer sur la justice, c’est-à-dire sur le respect effectif de ces droits et sur l’accomplissement loyal de ces devoirs ; elle doit être vivifiée par l’amour, attitude d’âme qui fait éprouver à chacun comme siens les besoins d’autrui, lui fait partager ses propres biens et incite à un échange toujours plus intense dans le domaine des valeurs spirituelles. Cette société, enfin, doit se réaliser dans la liberté, c’est-à-dire de la façon qui convient à des êtres raisonnables, faits pour assurer la responsabilité de leurs actes.

La vie en société, vénérables frères et chers fils, doit être considérée avant tout comme une réalité d’ordre spirituel, Elle est, en effet, échange de connaissances dans la lumière de la vérité, exercice de droit et accomplissement de devoirs ; émulation dans la recherche du bien moral ; émulation dans la noble jouissance du beau en toutes ses expressions légitimes ; disposition permanente à communiquer à autrui le meilleur de lui-même et aspiration commune à un constant enrichissement spirituel. Telles les valeurs qui doivent animer et orienter toutes choses : activité culturelle, vie économique, organisation sociale, mouvements et régimes politiques, législation et toute autre expression de la vie sociale dans sa continuelle évolution. »

                Si Jean XXIII expose que la dignité de la personne humaine repose sur la Vérité, la Justice, l’amour et le partage des biens, ainsi que sur la liberté ; alors il reprend à son compte toutes les fondations pauliniennes de l’œuvre du Concile. En effet, dans un précédant article, nous avions pu voir que face à la compromission de la liberté, le Concile se devait de faire œuvre en faveur de la Vérité, de l’Unité et de la Paix. Or toutes ses thématiques reposent sur une interprétation de la Lettre aux Romains. C’est dans cette interprétation de la Lettre aux Romains, pierre angulaire de la fondation conciliaire, que Jean XXIII déploie sa vision du respect de la dignité de la personne humaine. Par conséquent, il est permis de dire que cette Encyclique se situe complètement dans la démarche conciliaire ! Peut-on aller jusqu’à dire qu’elle fait partie des documents « annexes », mais parfaitement intégrée à l’œuvre ? En elle, on peut y saisir tout ce que Jean XXIII a voulu de l’action du Concile et de l’Eglise en faveur de la Paix. Or dans cette perspective paulinienne, la promotion et le respect de la dignité de la personne humaine passe également par une œuvre spirituelle : nous sommes alors complètement dans les contingences de l’Incarnation.

                La Paix dans le monde, fondée sur l’ordre de Dieu établissant l’homme au centre de tous systèmes, engendre deux perspectives : tout d’abord ce que nous venons de voir, à savoir le respect de la dignité de la personne humaine. Ensuite la recherche du Bien Commun. Ces deux perspectives vont-elles-mêmes données lieu à des conséquences pratiques que Jean XXIII exposent au travers d’une éthique des relations internationales et du rôle de l’O.N.U.

Mais cela est une autre histoire…..

A suivre…..