Alors qu’il y a tout juste une semaine, le pape François faisait son pèlerinage à Assise sur les traces de saint François; il pria intensément pour la paix en Syrie et dans toutes les parties du monde.

A l’instar du Bienheureux Jean-Paul II et de Benoît XVI, il a poursuivi cet élan de faire de cette ville, un lieu de haute spiritualité pour la paix, tout à l’image de saint François d’Assise qui alla en personne, au péril de sa vie, parler en faveur des chrétiens de Jérusalem.

Cela nous permet de poursuivre notre investigation concernant l’encyclique « PACEM IN TERRIS », qui est à la fois une sorte de « testament spirituel » de Jean XXIII, mais en même une fascinante synthèse de toute la démarche de la préparation conciliaire du 25 janvier 1959 jusqu’à sa publication le 11 avril 1963.

Au sein du premier article, nous avions pu faire une synthèse du plan de ce document et présenter les 2 premières parties. Attardons au reste.

L’encyclique repose sur 4 parties, et des directives pastorales.

Les 2 premières parties proposent une progression assez originale pour fonder et construire la paix:

Tout d’abord, la paix repose sur « l’Ordre de Dieu« ! Mais un ordre au sein duquel l’homme est au centre. Ainsi, à partir de cette fondation théologique, Jean XXIII préconise que toutes sociétés humaines ne peut bâtir que si l’homme est complètement au centre de tous systèmes (politiques, économiques, sociétales…).

Dans une seconde partie, Jean XXIII va proposer un chemin pour définir et promouvoir la « dignité de la personne humaine« . A partir du socle théologique précédent, il va engager un développement à partir des thématiques de la Lettre aux Romains de l’apôtre Paul. Promouvoir la dignité de la personne humaine sous l’angle de la Vérité, de la Justice, de la Charité, du partage, de la Liberté. Cette vision anthropologique fondée sur le récit biblique de la Lettre aux Romains, met cette réflexion complètement en phase avec la préparation de la démarche conciliaire, puisque cette dernière repose complètement sur la même fondation biblique. Œuvre conciliaire et promotion de la dignité de la personne humaine, vont de pair et sont indissociables!

Voyons maintenant les deux dernières parties…

Qu’est-ce que la notion de « Bien Commun »?

Concernant la troisième partie, Jean XXIII va proposer une réflexion conceptuelle sur la notion de « Bien Commun ». Cette réflexion ne sera ni biblique, ni théologique. C’est plutôt de la philosophie politique, et de la philosophie du droit constitutif d’une nation. Pour lui, c’est cette dernière et elle seule, qui fonde la légitimité de l’autorité politique.  Ce n’est donc pas avec la course aux armements qu’est fondée la légitimité de l’autorité politique pour œuvrer en faveur de la paix.

Il est à noté que Jean XXIII ne se situe pas au niveau planétaire, mais uniquement au niveau individuel de chaque nation, de chaque pays. C’est à partir de la singularité, et non d’une vision globale qu’il va déployer sa réflexion.

Là aussi, la vision du « Bien Commun » que propose Jean XXIII trouve ses racines, à la fois dans la visée théologique mettant la personne humaine au centre de tous systèmes, mais en même temps dans cette promotion de la « dignité de la personne humaine » issue de l’anthropologie biblique paulinienne.

Voici quelques citations:

53 – Tous les individus et tous les corps intermédiaires sont tenus de concourir, chacun dans sa sphère, au bien de l’ensemble. Et c’est en harmonie avec celui-ci qu’ils doivent poursuivre leurs propres intérêts et suivre, dans leurs apports – en biens et en services – les orientations que fixent les pouvoirs publics selon les normes de la justice et dans les formes et limites de leur compétence.

 

55 – Les particularités ethniques qui distinguent les différents groupes humains s’inscrivent dans l’aire du bien commun, sans suffire pour autant à sa définition complète (38). Ce bien commun ne peut être défini doctrinalement dans ses aspects essentiels et les plus profonds, ni non plus être déterminé historiquement qu’en référence à l’homme ; il est, en effet, un élément essentiellement relatif à la nature humaine (39).

56 – Ensuite, la nature même de ce bien impose que tous les citoyens y aient leur part, sous des modalités diverses d’après l’emploi, le mérite et la condition de chacun. C’est pourquoi l’effort des pouvoirs publics doit tendre à servir les intérêts de tous sans favoritisme à l’égard de tel particulier ou de telle classe de la société.

 57 – Ici Nous devons attirer l’attention sur le fait que le bien commun concerne l’homme tout entier, avec ses besoins tant spirituels que matériels. Conçu de la sorte, le bien commun réclame des gouvernements une politique appropriée, respectueuse de la hiérarchie des valeurs, ménageant en juste proportion au corps et à l’âme les ressources qui leur conviennent (42).

Cette vision du « Bien Commun », Jean XXIII l’avait déjà exposé dans son encyclique sur la doctrine sociale de l’Eglise « MATER ET MAGISTRA ». le 15 mai 1961. Il dit en ses termes: « le bien commun embrasse l’ensemble des conditions de vie en société qui permettent à l’homme d’atteindre sa perfection propre de façon plus complète et plus aisée. »

A ceci Jean XIII propose une vision de rôle de chaque Etat, en vue de promouvoir cette notion de « Bien Commun », qui elle aussi, en complètement centrée sur la personne humain! Il dit ceci:

60 – Pour la pensée contemporaine, le bien commun réside surtout dans la sauvegarde des droits et des devoirs de la personne humaine…

61 – C’est pourquoi si les pouvoirs publics viennent à méconnaître ou à violer les droits de l’homme, non seulement ils manquent au devoir de leur charge, mais leurs dispositions sont dépourvues de toute valeur juridique.

63 – Il incombe encore aux pouvoirs publics de contribuer à la création d’un état de choses qui facilite à chacun la défense de ses droits et l’accomplissement de ses devoirs. Car l’expérience nous montre que si l’autorité n’agit pas opportunément en matière économique, sociale ou culturelle, des inégalités s’accentuent entre les citoyens, surtout à notre époque, au point que les droits fondamentaux de la personne restent sans portée efficace et que soit compromis l’accomplissement des devoirs correspondants. 64 – II est donc indispensable que les pouvoirs publics se préoccupent de favoriser l’aménagement social parallèlement au progrès économique .

65 – L’intérêt commun exige que les pouvoirs publics, en ce qui concerne les droits de la personne, exercent une double action : l’une de conciliation et de protection, l’autre de valorisation, tout en veillant soigneusement à leur judicieux équilibre….Une chose demeure acquise : l’action de l’Etat en matière économique, si loin qu’elle porte, si profondément qu’elle atteigne les ressorts de la société, ne peut supprimer la liberté d’action des individus ; elle doit au contraire la favoriser, pourvu que soient sauvegardés les droits essentiels de chaque personne humaine.

De cette notion du « Bien Commun », centrée sur la personne humaine, et appliquée à chaque Etat dans sa singularité; le pape va ensuite proposer une éthique des relations internationale, conséquence de cette vision.

Vers une éthique des relations internationales:

Afin de partager sa vision d’une éthique des relations internationales, Jean XXIII va procéder de la même manière que les 2 premières parties. C’est  dire que la conception abstraite du « Bien commun » va se conjuguer avec l’anthropologie biblique selon saint Paul, dans sa Lettre aux Romains. L’éthique des relations internationales selon Jean XXIII est le fruit de la rencontre entre la pensée sur la notion de « Bien commun » et l’anthropologie biblique paulinienne décrit dans la 2ème partie. Cette « rencontre » est justifiée par le fait que dans l’un et l’autre cas, c’est l’intégralité de la personne humaine, dans la sauvegarde et la promotion de sa dignité, qui est au centre de tous systèmes.

Voici ce que Jean XXIII écrit à ce sujet:

… Les communautés politiques ont, entre elles, des droits et des devoirs réciproques : elles doivent donc harmoniser leurs relations selon la vérité et la justice, en esprit d’active solidarité et dans la liberté. La même loi morale qui régit la vie des hommes doit régler aussi les rapports entre les États.

81 – Ce principe s’impose clairement quand on considère que les gouvernants, lorsqu’ils agissent au nom et pour l’intérêt de leur communauté, ne peuvent en aucune façon renoncer à leur dignité d’homme ; dès lors, il ne leur est absolument pas permis de trahir la loi de leur nature, qui est la loi morale.

82 – Ce serait d’ailleurs un non-sens que le fait d’être promus à la conduite de la chose publique contraigne des hommes à abdiquer leur dignité humaine…

Jean XXIII fonde les engagements en faveur du « Bien commun » au niveau international, en lien avec la Vérité, la Justice, le Partage et la Liberté! Voyons comment il va déployer cette intuition.

 86 – La vérité doit présider aux relations entre les communautés politiques. Cette vérité bannit notamment toute trace de racisme ; l’égalité naturelle de toutes les communautés politiques en dignité humaine doit être hors de conteste. Chacune a donc droit à l’existence, au développement, à la possession des moyens nécessaires pour le réaliser, à la responsabilité première de leur mise en œuvre. Chacune revendiquera légitimement son droit à la considération et aux égards…

91 …Les rapports entre les communautés politiques doivent se conformer aussi aux règles de la justice ; ceci implique la reconnaissance des droits mutuels et l’accomplissement des devoirs correspondants.

92 – Puisque les communautés politiques ont droit à l’existence, au progrès, à l’acquisition des ressources nécessaires pour leur développement à la première place dans les réalisations qui les concernent, à la défense de leur réputation et de leur dignité, on en conclura qu’elles sont obligées, à titre égal, de sauvegarder chacun de ces droits et de s’interdire tout acte qui les léserait. Dans leurs rapports privés, les hommes ne peuvent poursuivre leurs intérêts propres au prix d’une injustice envers les autres…

120 – L’organisation internationale doit respecter . Ce principe interdit aux nations toute ingérence dans les affaires internes des autres comme toute action oppressive à leur égard. A chacune, au contraire, de favoriser chez les autres l’épanouissement du sens des responsabilités, d’encourager leurs bonnes initiatives et de les aider à promouvoir elles-mêmes leur développement dans tous les secteurs.

C’est pour cela, que Jean XXIII va dire quelques mots en ce qui concerne l’Organisation des Nations Unies, qui pour lui est bien qu’il faut promouvoir, tout en prenant garde à la notion d’impartialité envers les Etats, pour ne pas faire en faire l’instrument de certaines Nations contre d’autres. Il dit ceci:

138 – Cet organisme de caractère général, dont l’autorité vaille au plan mondial et qui possède les moyens efficaces pour promouvoir le bien universel, doit être constitué par un accord unanime et non pas imposé par la force. La raison en est que l’autorité en question doit pouvoir s’acquitter efficacement de sa fonction ; mais il faut aussi qu’elle soit impartiale envers tous, absolument étrangère à l’esprit de parti et attentive aux exigences objectives du bien commun universel.

Comme Jean XXIII conçoit le « Bien Commun » comme le lieu où l’homme dans sa totalité et sa dignité, est au centre de tous systèmes; ainsi l’Organisation des Nations Unies a pour vocation ultime de préserver la nature humaine de tout ce qui altère sa dignité, et non d’être une puissance militaire dissuasive!

 

Pour terminer…

Jean XXIII propose des « Directives pastorales ». Les 4 parties de sa réflexion vont ainsi nourrir la future vie pastorale de l’Eglise…

Une question peut alors se poser, vue que le texte est complètement à la charnière entre le pontificat de Jean XXIII et celui de Paul VI: Est-ce que la 2ème session du Concile qui va s’ouvrir après sa mort, sous Paul VI, va-t-elle s’appuyer sur les « Directives pastorales » d’une telle encyclique?

C’est ce que nous verrons au prochain épisode!