« Lumen Gentium » est la deuxième constitution dogmatique à avoir été signée au moment du Concile Vatican II, lors de la troisième session du 14 septembre au 21 novembre 1964, à 2151 voix contre 5.

Dans un article précédent, nous avons pu évoquer le numéro 1 et par là montrer que l’ecclésiologie de Vatican II s’enracine profondément dans le mystère pascal, surtout dans la célébration de la vigile pascale. L’adage antique lex orandi, lex credenti, prend ici un sens particulier, puisque ce qui a pu être dit sur l’Eglise, trouve son écho dans la liturgie pascale.

Attardons-nous à présent aux numéros suivants.

Après avoir présenté l’Eglise comme un « mystère », les numéros 2, 3 et 4 diffractent ce mystère sous le regard de la Trinité, le numéro 2 concernant le Père, le numéro 3 le Fils, et le numéro 4 s’attardant sur le Saint Esprit. Le mystère de l’Eglise que la liturgie nous « manifeste » est un mystère qui prend sa source au cœur même de la Trinité !

Nous assistons par conséquent à un renouvellement patristique sans précédent de la compréhension même du mystère de l’Eglise ! Ce passage (le numéro 2) cite saint Cyprien, Saint Hilaire de Poitier, saint Augustin, saint Cyrille d’Alexandrie, saint Grégoire.

Le Concile fait ici œuvre de « mise en lumière » des fondations cachées et oubliées de l’Eglise. Bien souvent nous ne comprenons l’Eglise qu’à partir de sa réalité organisée et visible, en omettant sa fondation divine. Mais attention, car le danger est grand de « sacraliser » l’organisation visible de l’Eglise. Or au n° 2, la constitution va rappeler sa fondation divine, pour mieux rendre compte de son organisation : l’enracinement trinitaire est la réalité de l’Eglise, mais une réalité cachée, qui comme pour un sacrement, va se communiquer au moyen d’un « signe » quasi sacramentaire : la réalité organisée de l’Eglise !

Il est important de noter que ce qui sera dit dans les numéros 2, 3 et 4 constitue la réalité la plus profonde du mystère de l’Eglise ; et c’est au travers de son organisation visible, mise à jour et redéfinie par la suite, que l’on pourra y découvrir ce mystère caché. L’Eglise est un mystère de communion!

Le numéro 2 est donc consacré à la figure du Père. Et la première phrase est à elle seule tout un programme !

Le Père éternel par la disposition absolument libre et mystérieuse de sa sagesse et de sa bonté a créé l’univers ; il a décidé d’élever les hommes à la communion de sa vie divine… 

Cette première partie rappelle deux éléments essentiels du Credo à savoir que Dieu est « Créateur » et qu’Il est « Tout-puissant ». La Toute-Puissance divine est comprise dans son libre arbitre : une liberté parfaite, mais éclairée puisqu’elle accomplit des actes « sages » et « bons ». On atteste le lien intrinsèque entre liberté/éthique/morale. La structure narrative est en correspondance avec l’article du credo puisque on dit : « Je crois en Dieu, le Père tout puissant, créateur du… ». Pour ce numéro 2, c’est identique ! C’est la Toute-Puissance de Dieu qui permet l’acte créateur, mais en même temps qui va supposer la Révélation. En effet, la Toute-Puissance du Père est un « mystère » inaccessible à la raison humaine. Nous ne pourrons comprendre ce mystère que si Dieu lui-même nous le révèle ! On voit apparaitre un lien étroit entre le mystère de l’Eglise, la Révélation et l’acte de foi ! Le mystère de l’Eglise n’est pas une invention de la raison humaine, mais il ne peut être compris que dans l’accueil de la Révélation même de Dieu !

Mais le plus frappant, c’est que la constitution parle tout de suite du désir de Dieu d’élever l’homme à la communion avec Lui. Cet enchainement est pour le coup le fruit d’une interprétation théologique. En effet, si l’on regarde de plus près le livre de la Genèse, au moment de la Création, nous ne trouvons nulle part la mention de ce désir explicite de Dieu d’élever l’homme auprès de Lui. Il y a l’épisode du Péché Originel, cette compromission de la liberté de l’homme, puis vient le processus d’Alliance. Dans la théologie du Salut, on s’est longtemps demandé si la divinisation de l’homme était dans le projet de Dieu avant ou après le péché originel ? Est-ce que la divinisation de l’homme est la conséquence ou non du péché originel ? Il semble clair que pour la constitution, la divinisation de l’homme soit dans le cœur de Dieu au moment de la création, avant même le péché originel !

D’ailleurs le numéro 2 de la Constitution se poursuit ainsi :

après leur chute en Adam, il ne les a pas abandonnés, leur apportant sans cesse les secours salutaires, en considération du Christ Rédempteur « qui est l’image du Dieu invisible, premier né de toute la création » (col 1, 15).

La structure narrative exprime bien cette pensée théologique : la divinisation de l’homme est dans le cœur de Dieu avant le Péché Originel ! Ainsi les Alliances successives de l’Ancien Testament, l’Incarnation du Christ et le mystère pascal, sont là pour nous diviniser, et pas uniquement nous libérer du Péché Originel ! Nous rejoignons une pensée de l’antiquité chrétienne, qui fût celle de saint Irénée, évêque de Lyon entre 177 et 202. Pour lui, il y a non contingence de l’Incarnation, c’est-à-dire que le Christ ne s’est pas incarné « à cause » du péché originel. Irénée est convaincu qu’avec ou sans le péché originel, le Christ se serait incarné dans notre monde, tout simplement pour accomplir le projet du Père présent depuis l’origine de la création : la divinisation de l’homme !  La constitution dogmatique sur l’Eglise s’enracine explicitement dans cette vision de saint Irénée de l’histoire du Salut exprimée ainsi: « Dieu s’est fait homme, pour que l’homme devienne Dieu » ; Jésus est venu dans notre monde pour nous diviniser, et pas uniquement pour nous libérer du Péché.

On peut alors en déduire que le mystère de l’Eglise, est avant tout là pour révéler à l’homme le mystère de sa divinisation, et pas uniquement être son instrument de Salut.

La Constitution continue :

Tous ceux qu’il a choisi, le Père, avant tous les siècles, les « a distingués et prédestinés à reproduire l’image de son Fils pour qu’il soit le premier né parmi une multitude de frères » (Rom 8,2).

La narration ouvre la perspective de la relation intra-trinitaire, parce que nous sommes dans un numéro consacré au Père, mais la Volonté du Père s’accomplit par le Fils. Dieu le Père veut que l’homme soit en communion avec Lui, mais cela s’opère par cette « transformation christique » ! L’Incarnation du Fils est bien là pour nous diviniser, pour faire de nous des « alter christus », des « autres Christ ». En transformant la citation d’Irénée, nous pourrions dire que le Fils s’est fait homme, pour que l’homme devienne Fils ! ». Pour devenir des autres Christ, il faut répondre à un appel. L’histoire du Salut est une réponse de l’homme à un appel permanent de Dieu !

Quelles conséquences ! En accomplissant la Volonté du Père, l’Eglise s’enracine dans le Christ lui-même ! L’Eglise est là pour DIVINISER l’homme, en faire un autre Christ PAR le Christ lui-même : l’Eglise est MEDIATRICE du Christ ! Et enfin l’Eglise a pour mission d’ANNONCER cette divinisation qui passera par le mystère du Salut, afin que l’homme d’aujourd’hui puisse y répondre ! On ne peut se sauver tout seul ! L’annonce est le corolaire direct de la Révélation dont l’Eglise en est le dépositaire ! On est sauvé lorsque on répond à l’appel de Dieu, qui seul donne le Salut par son Fils, grâce à la médiation de l’Eglise ! On peut alors mieux comprendre cet adage « Hors de l’Eglise point de Salut » : tout simplement parce que nous ne pouvons pas nous sauver nous-mêmes ! Pour répondre à l’appel de Dieu, l’Eglise est là pour GUIDER les hommes.

A travers ces conséquences, nous retrouvons finalement l’enracinement baptismal de l’Eglise ! Lumen Gentium nous présente le mystère de l’Eglise dans une vision profondément baptismale ! Car c’est le baptême qui configure l’Eglise à la dimension sacerdotale (diviniser), prophétique (annonce), et royale (guider).

La constitution se poursuit par :

Et tous ceux qui croient au Christ, il a voulu les appeler à former la sainte Eglise…

Ainsi on peut en déduire que l’Eglise constitue avant tout l’assemblée des croyants au Christ ! Et nous retrouvons l’idée du départ de notre commentaire, que l’on ne peut séparer le mystère de l’Eglise, du mystère même de la foi et de sa proclamation.

Mais il y a une dynamique à l’appartenance à l’Eglise : en effet, elle est de volonté divine. C’est Dieu lui-même qui souhaite que tous ceux qui croient au Christ se rassemblent La foi n’est donc pas du domaine privée, mais elle implique bien de sortir de notre isolement, et de nous rassembler avec les autres croyants : C’est la volonté de Dieu qui va alors permettre la mise en œuvre visible de l’Eglise ! C’est parce que le Père veut que les chrétiens se rassemblent, que l’Eglise peut alors manifester sa « visibilité » dans le monde, et s’organiser en demeurant fidèle au Christ, sa pierre angulaire ! C’est la Volonté du Père qui permet à l’Eglise de se constituer en « société humaine », car dès que l’on se rassemble, il convient de s’organiser hiérarchiquement.

Enfin le numéro 2 de la constitution se termine par une longue phrase, qui met en exergue la dimension anamnétique de l’Eglise : C’est-à-dire celle qui se prépare au sein de l’Ancienne Alliance, qui est manifestée à la Pentecôte, et qui s’oriente vers la fin du temps : L’Eglise est à la fois un mystère, mais un mystère qui « s’incarne », qui prends corps, dans l’histoire. Et il est bon de se le rappeler, car nous pourrions très vite avoir une vision de l’Eglise très « spirituelle », « abstraite », confinée dans je ne sais quelle sphère…. Or c’est à travers la dimension historique de l’Eglise que nous pouvons y découvrir son mystère cachée…

A nous de franchir la « porte de l’Eglise », afin d’y vivre de l’intérieur, de pouvoir nous y ressourcer, y vivre, y être divinisés et sauvés, et enfin d’aller dans le monde entier annoncer cette Bonne Nouvelle.

Le numéro 2 de Lumen Gentium nous a montré l’enracinement de l’Eglise dans la figure du Père, en lien avec le Fils… nous verrons le numéro 3 va nous montrer l’enracinement de l’Eglise dans la figure du Fils… Mais c’est une autre histoire !