« Lumen Gentium » est donc la deuxième constitution dogmatique à avoir été signée au moment du Concile Vatican II, lors de la troisième session du 14 septembre au 21 novembre 1964, à 2151 voix contre 5.

Avant même de lire et de comprendre les premiers numéros de cette constitution dogmatique, il convient de faire un bref rappel historique sur l’expression de « Lumière » utilisée à la fois par Jean XXIII tout juste avant l’ouverture du Concile, ainsi que Paul VI après son élection.

En effet, c’est le 11 septembre 1962, que le pape Jean XXIII écrit un message pour le monde afin de présenter l’évènement imminent du Concile par son ouverture le 11 octobre 1962. Au sein de ce message, le pape prend l’image métaphorique du cierge pascal, et surtout de l’acclamation « Lumen Christi. Deo gratias » pour parler de la finalité du Concile. Jean XXIII, à partir de ce commentaire liturgique, souhaite que le concile puisse être, pour le monde, le moyen par lequel lui montrer la « Lumière des Nations », Jésus-Christ. Il a un désir ardent à ce que le concile puisse apporter la « Lumière du Christ » au monde de ce temps. Nous l’avions précédemment évoqué, pour Jean XXIII montrer la « Lumière du Christ », c’est-à-dire redire au monde les affirmations doctrinales inhérente au christianisme, en particulier concernant la Révélation, en vue d’œuvrer pour l’unité des chrétiens, du genre humain et de la paix dans le monde. Il est clair que pour Jean XXIII l’œuvre du concile sera cette « illumination » de monde, tel qu’il est, en lui apportant le message évangélique de Jésus-Christ.

D’ailleurs c’est exactement cette même idée que l’on retrouve dans le message que les pères du Concile ont adressé au monde peu de temps après l’ouverture du Concile. Ils ont clairement manifesté que le Concile soit le moyen de faire rayonner la Lumière du Christ pour le monde d’aujourd’hui.

Ensuite nous avions mis en lumière, surtout à partir du 6 août 1964, l’acte typologique de Paul VI, lorsque ce dernier décide de poursuivre l’œuvre conciliaire en refondant méthodologiquement le trépied fondamental : Vérité, Unité, Paix. Pour ce dernier l’œuvre pour l’Unité et pour la Paix, se fera lorsque l’Eglise se réappropriera son propre mystère! C’est en redécouvrant ce qui la constitue, qu’elle pourra œuvrer en faveur de ce double intérêt d’Unité et de Paix.

A ce niveau, il n’est sans doute pas anodin que la constitution dogmatique sur l’Eglise, porte le nom de « Lumen Gentium ». Ce titre fait à la fois référence à l’enracinement de Jean XXIII sur la finalité du concile, mais en même temps référence à la restructuration ecclésiologique de Paul VI sur l’ensemble de la démarche conciliaire. Par ce lien, nous pouvons alors comprendre le rapport indissoluble entre « christologie » et « ecclésiologie » ! On ne peut séparer une théologie sur Jésus-Christ, et une théologie sur l’Eglise.

Nous pourrions alors émettre ce postulat initial : Et si l’Eglise pouvait redécouvrir et recevoir son propre mystère de la liturgie de la Vigile Pascale ? Est-ce que la Constitution dogmatique sur l’Eglise ne porterait-elle pas la trace d’un enracinement liturgique de la Vigile Pascale ?

Pour ce faire,  nous allons reprendre les premiers numéros de cette constitution dogmatique et les commenter de manière linéaire.

Au n°1, la première phrase est à elle seule tout un programme :

Le Christ est la lumière des peuples : réuni dans l’Esprit Saint, le saint Concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes créatures la bonne nouvelle de l’Evangile, répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Eglise.

La première incise du texte, est une confession de foi : Le Christ est lumière ! En commençant ainsi la constitution dogmatique, nous retrouvons le souhait de Jean XXIII pour le concile, de même que le message des pères conciliaires. Mais en plus nous retrouvons en arrière fond, la conséquence de l’acte typologique de Paul VI. Car commencer une constitution dogmatique sur l’Eglise, en mentionnant directement le Christ, et surtout le fait que pour contempler le mystère de l’Eglise, comment en reflet, il convient de contempler le Christ !

Nous pouvons également discerner la « nature » et la « mission » de l’Eglise : cette dernière est « l’image resplendissante du Christ», et sa mission est de « répandre la clarté du Christ » par l’annonce.

Cette première phrase est à la fois profondément théologique en fondant l’ecclésiologie de Vatican II sur la christologie. Mais en même temps, elle est profondément mystique et spirituelle car la composition emprunte au genre littéraire des grands mystiques. Le pas est considérable tant à Vatican I, on pensait l’Eglise avant tout dans sa dimension exclusivement sociétale et juridique. Le premier pas a été fait par Pie XII, qui en 1943 signa l’encyclique « Mystici corporis », renouant ainsi avec une vision « mystérique » de l’Eglise, plutôt que juridique. Ici l’Eglise est un mystère, qui prend sa source dans le mystère même du Christ !

Mais le génie conciliaire est finalement ce qu’il y a en arrière fond… Car ce lien entre théologie systématique (christologie fondant l’ecclésiologie) et visée spirituelle et mystique, se trouve dans l’expérience liturgique de la Vigile pascale ! Lorsque nous prenons le rituel de cette célébration à cette époque-là, nous vivons des fruits d’une première réforme liturgique voulue et attestée par Pie XII : la réforme de la Semaine Sainte, et en particulier le renouveau de la Vigile Pascale ! Dans la première partie de la Vigile, la liturgie de la lumière (que nous avons encore aujourd’hui), nous avons finalement la « source » et le « sommet » de ce lien entre théologie et visée spirituelle ! On peut dire que la constitution dogmatique « Lumen Gentium » porte en elle, dans sa démarche, le fruit de « Sacrosanctum Concilium » disant que l’eucharistie est la « source » et le « sommet ». Ici, cela semble fonctionner car qu’est-ce que la liturgie de la lumière, si ce n’est le chant par trois fois de l’acclamation « Lumière du Christ » ? Cette lumière qui ensuite va se « répandre » sur les fidèles, comme une expérience de Pentecôte, instituant la vie ecclésiale… et cette propagation de la lumière va culminer par l’Annonce de la Bonne Nouvelle : le Christ est ressuscité grâce au chant de l’Exultet !

La liturgie de la lumière de la Vigile pascale semble alors la « source » et le « sommet » de l’ecclésiologie de Vatican II.

Après avoir enracinée l’ecclésiologie dans l’expérience liturgique de la première partie de la Vigile pascale, le n°1 poursuit en exprimant la finalité de l’Eglise : « …le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité du genre humain… »

La nouveauté du Concile sera de présenter le mystère de l’Eglise de manière analogique avec les sacrements ! Qu’est-ce qu’un sacrement si ce n’est une réalité visible, objective, qui met en relation, qui communique une autre réalité invisible. Par exemple l’hostie, réalité visible et objective, qui devient et qui communique une autre réalité, celle du Corps du Christ. Par analogie, pour l’Eglise, sera la même chose : elle est une institution « visible », une « société organisée », mais en même temps, elle communique une autre réalité, « invisible » celle-là. « Lumen Gentium » tentera de redéfinir, et de renouveler cet aspect, pour justement ne plus réduire l’Eglise à une simple organisation humaine et juridique. Cette réalité « cachée » de l’Eglise est double : à la fois dans sa dimension spirituelle (union avec Dieu) et dans sa dimension humaine (unité du genre humain).

La double réalité cachée de l’Eglise est mise en perspective avec le monde contemporain. La constitution dogmatique, souhaite redire le mystère de l’Eglise, mais ne pas l’enfermer dans une définition abstraite. Au contraire, le mystère de l’Eglise, s’enracine et se découvre dans le monde tel qu’il est. Le n°1 dit encore : « il faut en effet, que tous les hommes, désormais plus étroitement unis entre eux par les liens sociaux, techniques culturels réalisent également leur pleine unité dans le Christ ». Ainsi la double réalité cachée de l’Eglise se trouve comme rassemblée avec la personne même de Jésus-Christ ressuscité.

Par conséquent, si l’on essayait de tenter une définition mystérique de l’Eglise, nous pourrions affirmer ceci :

Le mystère de l’Eglise prend sa source dans le mystère même de la vie du Christ. Ce mystère de la vie du Christ se diffuse grâce à l’Annonce de la Bonne nouvelle : mission confiée à l’Eglise. Le mystère de l’Eglise a pour finalité de bâtir l’unité avec Dieu, ainsi qu’avec le genre humain. Cette finalité s’opère par une union avec le Christ.Ainsi, le Christ Ressuscité est comme la source et le sommet du mystère de l’Eglise : source de sa mission d’annoncer, sommet de sa double vocation d’unité !  

Nous pouvons alors remarquer que l’Eglise, dans sa réalité objective, juridique, institutionnelle, sociétale, n’a de sens que pour cette double perspective : sa mission d’annoncer, et sa double vocation d’unité !

Là aussi, cette définition mystérique de l’Eglise ne peut-elle trouver un écho analogique au sein de l’expérience de la Vigile pascale ?

En effet dans la liturgie de la lumière, on peut se rendre compte de cette union humaine qui se réalise petit à petit. Et cela par le fait même que l’assemblée se constitue petit à petit. On se déplace, on « marche » ensemble jusqu’au lieu de la célébration, en devenant un seul peuple…

On peut aussi se rendre compte de l’union avec Dieu qui pas à pas se révèle, car nous allons de l’extérieur, en franchissant la porte de l’Eglise, vers le chœur… Le peuple qui se constitue n’est pas un peuple comme les autres, mais « le peuple de DIEU ».

Enfin le chant de l’Exultet, point culminant de la liturgie de la lumière, est non seulement une annonce de la Résurrection aux fidèles, mais c’est un réel « Sacrifice d’action de grâce » à Dieu. L’Exultet manifeste authentiquement la mission de l’Eglise : celle d’Annoncer la Bonne Nouvelle.

La bénédiction du Feu Nouveau et du cierge pascal inaugurant la célébration, la diffusion de la lumière avant le passage de la porte de l’église, culminant par la mise en place du cierge pascal dans le chœur au sein des acclamations « lumière du Christ », ne sont-ils pas une évocation du Christ Ressuscité à la fois source et sommet du mystère et de la constitution de l’Eglise ?

En somme, la liturgie de la lumière de la Veillée pascale serait alors pour nous aujourd’hui, la plus authentique manifestation « visible » du mystère « caché » de l’Eglise, dans sa globalité, telle que la constitution dogmatique nous le présente.

Et dire que nous ne sommes qu’au premier numéro d’une constitution qui en possède 69… Passionnant non ?