« Lumen Gentium » est la deuxième constitution dogmatique à avoir été signée au moment du Concile Vatican II, lors de la troisième session du 14 septembre au 21 novembre 1964.

La deuxième session du Concile du 29 septembre au 4 décembre 1963 a vue l’approbation de la première constitution dogmatique « Sacrosanctum Concilium » sur la liturgie à 2147 voix contre 2. Ainsi que le décret sur les moyens de communications sociales « Inter Mirifica » à 1960 contre 164.

Lorsque nous regardons de plus près les sessions du concile, nous ne pouvons qu’être surpris par le foisonnement, en apparence anarchique, des approbations et des votes. Pour la deuxième session par exemple, deux textes ont été publiés sont aucun lien entre eux. La quatrième session va voir onze textes approuvés, là aussi dans une sorte de « bouquet final » partant dans tous les sens, d’un magnifique feu d’artifice. Il n’y a que la troisième session qui présente un intérêt systématique, méthodologique et organique dans les trois textes publiés.

Cette troisième session donc voit approuver le 21 novembre 1964 :

  • la constitution dogmatique « Lumen Gentium » à 2151 contre 5
  • le décret sur l’œcuménisme « Unitatis Redintegratio » à 2137 contre 11
  • le décret sur les Eglises orientales « Orientalium Ecclesiarum » à 2110 contre 39

Or, fort est de constater que cette troisième session parle de « l’Eglise » uniquement : ce qu’elle est en elle-même à travers la constitution dogmatique. Ce qu’elle est amenée à vivre en faveur de l’unité des chrétiens, ainsi que dans l’unité catholique même à cause de sa diversité et de sa communion avec des Eglise orientales.

Lorsque nous observons la rédaction même de ces trois textes, nous ne pouvons qu’être frappés par la cohérence, et les renvois d’un texte à l’autre. Par exemple, le n°1 du décret pour l’œcuménisme n’est qu’un résumé et un renvoi à « Lumen Gentium ». Ces trois textes manifestent une cohérence rédactionnelle, et une synergie de pensée, de réflexions et d’approfondissements absolument remarquables. Ce qui ne se perçoit pas aussi aisément pour les autres textes émanent du Concile.

Nous pouvons ainsi considérer cette troisième session comme une session « ecclésiologique ». Je pense que c’est à partir d’elle que l’on peut montrer la dimension dogmatique de Vatican II, et surtout cet aspect ecclésiologique. Cette troisième session marque en tournant dans l’histoire de l’Eglise, car c’est la première fois qu’un concile s’exprime avec autant de force, de déploiement et de rigueur sur ce que peut être l’Eglise, non pas dans sa dimension juridique, mais dans sa dimension « mystérique ».

Avant d’aborder plus en détail « Lumen Gentium », nous ne pouvons faire fi d’une recherche et d’une réflexion concernant cette troisième session. Comment se fait-il qu’elle soit visiblement plus aboutie et plus construite que les autres ? N’avons-nous pas avec cette session, un socle solide, un noyau central du concile ? Et si cette troisième session nous permettrait de redécouvrir le Concile Vatican II comme une concile ecclésiologique ?

Et puis n’y a –t-il pas une volonté de quelqu’un de mettre en lumière ce socle si solidement construit ?

Quelles transitions d’un pape à l’autre ?…

Il y a un fait non négligeable dans cette perspective méthodologique de la démarche conciliaire… Ce fût la mort de Jean XXIII le 3 juin 1963, et l’élection de Paul VI le 21 juin 1963. Nous n’avons pas encore réellement mis en perspective, ni même pris en considération ce changement ! On se cantonne uniquement au fait que Paul VI a voulu poursuivre l’œuvre engagée.

Bien souvent, d’une manière assez générale, on pense que le concile est avant tout l’œuvre de Paul VI ! Nous négligeons, avec une sorte d’amnésie intellectuelle toute la phase d’avant le concile, sans la mettre en perspective, comme si dernier n’avait réellement commencé, lors de l’ouverture le 11 octobre 1962, comme en une sorte de génération spontanée.

Mais comment Paul VI a-t-il pu s’insérer dans une dynamique qui avait déjà à son actif plus de quatre ans de travail au niveau mondial ? Comment Paul VI a-t-il pris en considération l’empreinte de Jean XXIII qui fut plus considérable qu’on ne le croit. Paul VI amènera le concile à son achèvement certes.

Les articles précédents ont pu mettre en lumière le travail intense de la phase Antée-préparatoire de 1959 à 1960 et préparatoire de 1960 à 1962, ainsi que toutes les fondations enfouies de Jean XXIII. Ce dernier a tout de même œuvré intensément durant plus de quatre ans, et Paul VI durant un peu plus de deux ans ! Si nous considérons alors d’un point de vue proportionnel : 2/3 du travail sous Jean XXIII, et 1/3 sous Paul VI. Cette proportion permettrait peut-être de relativiser un grand nombre de positions…

Sous Jean XXIII, le futur Paul VI, le cardinal Montini archevêque de Milan, lors de la première session du Concile avait discrètement manifesté que la première session manquait d’un plan précis, que les 70 schémas proposés manquent de cohérence, et que l’organisation du débat et des temps de paroles des pères conciliaires n’est pas menée de manière satisfaisante.

Entre le 20 novembre et le 5 décembre 1962, Il demande à Jean XXIII, en compagnie des cardinaux Albert Meyer, et Paul-Émile Léger, de retirer le texte sur la Révélation en tant que schéma à débattre car il trouve que ce dernier manifeste peu d’ouverture à l’égard des non-catholiques. Avec le cardinal Léon-Joseph Suenens, ils émettent le souhait que la deuxième session ait pour thème l’Église.

A partir de ce moment-là va se jouer un élément décisif lorsque l’on passera d’un pape à l’autre, parce que nous pouvons constater que deux angles d’approches du concile semblent émerger. En effet, Jean XXIII avait souhaité ce dernier pour des « réaffirmations doctrinales » surtout pour ce qui concerne la Révélation. Son encyclique « Ad petri cathedram » l’atteste avec force. La question de la Révélation habite le cœur de Jean XXIII. Or ici, Paul VI semble avant tout s’intéresser à « l’Eglise » pour elle-même, et dans son rapport avec le monde : il semble souhaiter que l’on puisse redire qui est et ce qu’est l’Eglise.

Jean XXIII ne cèdera pas à la demande, puisqu’il maintiendra le schéma sur la Révélation au débat des pères conciliaires, ce qui se comprend étant donné que c’est le cœur de ses propres préoccupations.

Par contre, en ce qui concerne l’organisation interne du concile, les 5 et 6 décembre 1962 la voix du cardinal Montini est écoutée puisque le pape proclame la création d’une commission de coordination ayant pour but de relier les autres commissions entre elles. Elle sera composée de cinq cardinaux : Montini, Léon-Joseph Suenens, Paul-Émile Léger, Giacomo Lercaro, Julius Döpfner. De même pour la question des schémas manquant de cohérence interne, le pape accepte de réduire le nombre des schémas de 70 à 17.

C’est à partir de ces éléments que nous pouvons savoir comment va s’opérer la transition d’un pape à l’autre.

Lorsque Paul VI sera élu, et dès le 22 juin 1963, dans son message au monde, il présentera son pontificat : poursuivre l’œuvre du concile, œuvrer pour la paix entre les hommes, et pour l’unité des chrétiens. Il parait ici évident que Paul VI se situe en continuité avec les triples sous-bassement du concile, voulus par Jean XXIII dès le 29 juin 1959, dans le sillon de la Lettre de saint Paul aux Romains : Vérité, unité, paix.

Par contre, la marque personnelle de Paul VI se situe dans sa manière « méthodologique » de préparer les sessions du Concile, ainsi qu’en un accent concentrique sur l’ecclésiologie !

Il déplace l’angle d’approche du concile, puisque selon Jean XXIII l’œuvre de « Vérité » devait concerner une « mise à jour » du dépôt de la foi, en particulier la Révélation. Pour Paul VI en revanche, l’œuvre de Vérité du concile aura pour élément central l’Eglise elle-même!  Avant même d’être pape, dès la première session,Paul VI propose que les prochaines sessions du concile suivent trois orientations : la première pour définir l’Église, la deuxième pour exposer les fonctions de l’Église (liturgie, morale et missions), et la troisième sur les relations entre l’Église et le monde (œcuménisme, dialogue interreligieux et relation avec les États). L’œuvre de « Vérité » du Concile sera pensé à partir de l’Eglise elle-même !

Ainsi nous avons, dès 1962, la visée programmatique de la suite de l’œuvre conciliaire! Dès le 27 juin 1963 est annoncé que le Concile reprendrait le 29 septembre de la même année. Il rassemble la commission de coordination afin de préparer « méthodologiquement » les prochaines sessions du Concile, les 3 juillet et 31 août, tout en œuvrant personnellement durant l’ensemble du mois d’août à cette tâche.

Il sera justement question de travailler le schéma sur l’Eglise lors de la deuxième session, tout en promulguant deux textes ayant déjà été discuté lors de la première session : la constitution dogmatique sur la liturgie « sScrosanctum Concilium » et le décret sur les moyens de communications sociales « Inter Mirifica »!

C’est à partir de cette deuxième session que l’axe central ecclésiologique de Paul VI va « méthodologiquement » se mettre en place : peut-on dire que le reste de la cohérence conciliaire entre les textes sera « ecclésiologiquement » centrée et coordonnée ? C’est défendable, car en reprenant son intuition lors de la première session, les sessions trois et quatre porteront cette marque : la session trois définira l’Eglise pour elle-même, et dans son rapport avec les autres chrétiens. La quatrième session parlera de l’Eglise dans son rapport avec le monde. C’est absolument net pour la troisième session, par contre, ça l’est beaucoup moins pour la quatrième.

Ainsi, il est évident que la cohérence manifeste de la troisième session avec son axe central ecclésiologique est bien la marque et l’action de Paul VI, et son déplacement vis-à-vis de Jean XXIII.

Afin de préparer méthodologiquement cette troisième session qui va redéfinir ce qu’est l’Eglise « Lumen Gentium », et son rapport avec les autres confessions chrétiennes « Unitatis Redintegratio » et « Orientalium Ecclesiarum », Paul VI va promulguer sa première encyclique le 6 août 1964 « Ecclesiam suam », soit plus d’une année après son élection.

C’est une encyclique programmatique, qui va en fait donner la « méthode » et une orientation ecclésiologique en vue des futures sessions qui s’annoncent. Avec ce texte, Paul VI manifeste son souhait de « coordination » dans le travail de ces dernières. Paul VI semble opérer une sorte de systématisation au sein de la réflexion conciliaire.

Paul VI écrit dans l’introduction :

Nous vous faisons connaitre que notre cœur est principalement mu par trois pensées… Tout d’abord, nous sommes convaincus  que l’Eglise doit s’observer profondément au-dedans d’elle-même, méditer sur son propre mystère, pour s’instruire et s’encourager elle-même, sonder plus profondément sa doctrine sur son origine, sur sa nature, sur la poursuite de sa mission, sur sa fin… Il s’ensuit que l’Eglise, poussée par un courageux et ardent élan de son cœur, recherche elle-même sa propre rénovation, c’est-à-dire la correction des erreurs qu’ont commises ses membres, et que sa propre conscience, comme un miroir de son modèle le Christ, lui signale et réprouve… Elle tend à ce que l’Eglise engage des relations avec la société des hommes qui l’entoure au milieu de laquelle elle vit et assume sa tâche.

Paul VI pose un jalon théologique incontournable dont il convient de mesurer l’importance capitale : pour que le concile puisse être pleinement « pastoral », il faut qu’il soit d’abord, à la base, et avant tout « ecclésiologique » !

Pourquoi ? Parce qu’à travers la citation introductive de cette encyclique programmatique, méthodologique, Paul VI réoriente les travaux du concile dans ce que l’on appelle un acte typologique : c’est-à-dire qu’il reprend les éléments de fondations voulus par Jean XXIII, mais il en propose un développement et une compréhension différentes. Jean XXIII, dès le 25 janvier 1959 voulait que le Concile puisse opérer des « réaffirmations doctrinales » et de « sages ordonnancements pour un renouveau de vie spirituelle et morale».

La « réaffirmation doctrinale » se retrouve dans sa première pensée : à savoir, approfondir le mystère même de l’Eglise.

Nous retrouvons l’idée de « sages ordonnancements », par sa deuxième pensée, qui veut une conversion de la vie chrétienne, allant jusqu’à une reconnaissance publiques de erreurs. Ce que fera d’ailleurs Jean-Paul II, lors du jubilé de l’an 2000. Nous retrouvons également cette idée de « sages ordonnancements » avec sa troisième pensée, dans cette perspective de « relation » à établir avec le monde, ce qui légèrement différent de la dimension dialogale de Jean XXIII.

A travers cette encyclique, Paul VI déplace et redistribue théologiquement le trépied posé par Jean XXIII ! Paul VI opère une transition ecclésiologique : c’est considérable lorsqu’on y prend attention. En effet, la réaffirmation doctrinale consistera à renouveler l’Eglise pour ce qu’elle est dans son mystère. Et les « sages ordonnancements » découleront de cette réappropriation du mystère de l’Eglise, tant pour le renouvellement de vie spirituelle et morale « ad intra », que le rapport « ad extra » avec le monde. Il n’y a en fait pas de rupture, mais une sorte de « redistribution ».

Ainsi, c’est en redisant ce qu’est l’Eglise dans son mystère, que l’on pourra alors, en conséquence directe, œuvrer en toute justice pour l’unité des chrétiens, du genre humain et de la paix dans le monde. C’est en faisant d’abord, œuvre de « vérité » sur le mystère de l’Eglise, que l’on pourra, en conséquence, œuvrer pour « l’unité » des chrétiens et du genre humain, ainsi que pour la « paix » dans le monde.

Nous retrouvons bien le trépied initial de Jean XXIII : Vérité, unité et paix, mais complètement repensé avec le mystère de l’Eglise comme lien concentrique: voilà, l’acte typologique de Paul VI.

Cette systématisation théologique, semble déjà « freiner » quelques élans…. En effet, dans un discours du 6 septembre 1963, avant l’ouverture de la deuxième session, Paul VI, met discrètement en garde contre l’idée d’une « mise à jour » qui soit plus de l’ordre d’activisme pastorale non réfléchi en phase avec l’époque, que spirituellement et théologiquement fondée.

Il écrit à ce propos :

 Aujourd’hui, ce mot glorieux aggiornamento constitue tout un programme. Le concile œcuménique, chacun le sait, l’a fait sien, polarisant en lui les objectifs de réforme et de renouveau. Il ne faut pas voir dans cet adjectif qui accompagne les manifestations les plus hautes et les plus caractéristiques de la vie ecclésiale un fléchissement inconscient, mais nocif, vers le pragmatisme et l’activisme de notre temps, au détriment de la vie intérieure et de la contemplation, lesquelles doivent avoir la première place dans l’échelle de nos valeurs religieuses.

Il est donc évident que pour Paul VI, une juste « mise à jour » pastorale, spirituelle, morale sera le fruit d’une réappropriation ecclésiologique du mystère même de l’Eglise!

Tout comme Jean XXIII, Paul VI enracine ses décisions, et la vie du Concile dans la liturgie…

La date du 6 août est liturgiquement tout un symbole, puisque dans le calendrier elle est la fête de la Transfiguration du Seigneur. Dans le monde occidental cette fête est un peu oubliée, mais par contre, dans le monde oriental elle est importante pour sa visée eschatologique.

En effet, à partir de l’évènement de la Transfiguration, on peut saisir la sacramentalité de l’Eglise. Tout comme Jean XXIII amorçant un renouveau de la théologie de l’Esprit Saint par ses méditations lors des Pentecôte 1959, 1960, 1961 et surtout 1962, grâce à l’Orient ; Paul VI fait de même mais avec une autre fête !

Que représente la Transfiguration si ce n’est l’humanité de Jésus dans toute sa contingence spatio-temporelle, qui permet d’être illuminée et de donner à voir toute la plénitude de la divinité du Fils de Dieu !  Il en est de même pour l’Eglise, où au travers de son organisation hiérarchique temporelle et de sa manifestation humaine et visible, elle peut en être « illuminée » et donnée à voir, révélée son institution et son fondement divins.

 Paul VI, en choisissant cette fête liturgique pour imprimer à la future session du concile une méthodologie se centrant sur un axe ecclésiologique, anticipe le renouvellement ecclésiologique contemporain. Renouvellement ecclésiologique non seulement institutionnel, mais avant tout d’ordre spirituel et théologique ! Par le choix de cette fête, Paul VI va amorcer un renouvellement ecclésiologique sans précédent, qui va aller dans une toute autre direction que les débuts de travaux inachevés de Vatican I. Cela aboutira justement, dès les premiers mots de la constitution dogmatique sur l’Eglise, de la considérer comme un « sacrement », c’est-à-dire à la fois « signe » et « instrument » de salut pour le monde.

Par le choix de cette fête, pour recentrer les travaux conciliaires des prochaines sessions sur l’axe ecclésiologique, Paul VI réintroduit l’Eglise dans son mystère !

Curieuse vision de l’histoire… Car c’est un 6 août 1978 qu’il mourra à Castel-Gandolfo… Avons-nous conscience de l’impact considérable de Paul VI sur le renouvellement de l’ecclésiologie contemporaine ? Le parcours du préambule de la Constitution va nous y aider….