Dans la liturgie terrestre, nous participons par un avant-goût à cette liturgie céleste qui se célèbre dans la sainte Cité de Jérusalem à laquelle nous tendons comme des voyageurs, où le Christ siège à la droite de Dieu, comme ministre du sanctuaire et du vrai tabernacle ; avec toute l’armée de la milice céleste, nous chantons au Seigneur l’hymne de gloire ; en vénérant la mémoire des saints, nous espérons partager leur société… (S.C. 8)

On comprendra mieux à la lumière de ce n°8 de Sacrosanctum Concilium, les allusions constantes à la présence des saints et des anges qui tiennent une place importante dans la foi chrétienne et le culte catholique. Comment se fait-il que, dans la liturgie, les saints viennent favoriser notre rencontre avec le Dieu vivant ?

Dès le début de la Messe, c’est en présence des anges et de tous les saints que les fidèles reconnaissent leur état de pécheurs dans la récitation du Confiteor – « Je confesse à Dieu ». Le péché est toujours un acte personnel, mais toujours aussi il a des conséquences pour nos frères, pour toute l’Eglise. Même la pensée mauvaise la plus secrète. C’est l’envers de la communion des saints ! Si toute l’Eglise en est victime, c’est elle aussi qui doit être témoin de l’aveu qui rétablit le sort du pécheur en pardonnant et en priant pour les pécheurs.

Pendant l’Hymne du Gloria, la communauté terrestre s’associe à la liturgie céleste en reprenant d’une voix unique l’hymne par excellence des anges proclamée dans la nuit de Noël. Par l’hymne angélique, l’Eglise de la terre est comme portée dans le ciel lui-même pour chanter avec tous les saintsla Gloire du Dieu trois fois saint.

Ce contact très réel avec le ciel trouve en quelque sorte son apogée dans le Sanctus et les Prières Eucharistiques.

A début de chacune des Prières Eucharistiques, le chant du Sanctus est introduit par le grand récitatif de la Préface. C’est l’hymne des Séraphins, entendu dans le Temple de Jérusalem par le prophète Isaïe (Is 6,3), augmenté par le texte de Mt 21,9 reprenant les paroles des enfants de Jérusalem au jour des Rameaux, et le Psaume 117 qui anticipe la venue glorieuse du Messie.

Quand « toute l’assemblée, s’unissant aux esprits célestes » (comme nous le rappelle la PGMRau n° 55b) chante ou récite le Sanctus, la liturgie unit la louange du ciel et de la terre en une grandiose symphonie. Nous pouvons aussi nous référer à l’Apocalypse qui présente la liturgie céleste :

Et tous les anges en cercle autour du trône, des Vieillards et des quatre Vivants se prosternèrent devant le trône, la face contre terre, pour adorer Dieu ; ils disaient : Amen ! Louange, gloire, sagesse, action de grâces, honneur, puissance et force à notre Dieu pour les siècles des siècles ! Amen ! (Ap 7, 11-12).

Cette liturgie céleste, par laquelle les anges et les saints qui « ont lavé leur robe dans le sang de l’Agneau » (Ap 7, 14) louent la sainteté de Dieu, accompagne de cette façon toutela Prière Eucharistique.

Le Sanctus exprime ainsi la louange de toute la création, terre et ciel, hommes et anges, au Seigneur de l’univers. Le Sanctus manifeste clairement que « par la célébration eucharistique, nous nous unissons déjà à la liturgie du ciel » (CEC n° 1326).

La communion avec tous les saints se rend plus sensible encore lors de la Prière Eucharistique.Vénérer la mémoire des saints et être en communion avec eux sont deux réalités qui se répondent mutuellement. Si la sainte Eucharistie nous conduit à la communion avec Dieu, celle-ci entraîne avec elle la communion avec les fidèles qui sont déjà dans la Gloire du ciel. Nommer les saints au cœur de la Prière Eucharistique n’est donc pas surprenant, car, comme le dit saint Augustin, « les saints viennent favoriser notre rencontre avec le Dieu vivant. A travers les saints, Dieu nous fait souvenir de Lui ».

Dans chacune des quatre principales Prières Eucharistiques, nous faisons appel à la communion des saints car nous avons la certitude que la prière et les mérites des saints nous obtiennent de Dieu secours et protection. Ils sont comme un capital de force disponible dans lequel nous pouvons puiser lorsque nous participons à l’Eucharistie. Plus encore, la communion des saints, évoquée au cours de la Prière Eucharistique, est le fruit du sacrifice de Jésus sur la croix et de sa résurrection dans la gloire du ciel, devenant ainsi pour nous source d’espérance et de gage éternel.

La première Prière Eucharistique – ou Canon Romain – nous fait demander d’être admis dans la communauté des saints (latin « societas ») et dans leur compagnie (latin, « consortium »). La seconde parle de participation à la vie éternelle (latin, « aeterne vitae consortes »). La troisième Prière Eucharistique, après une première évocation des saints, se conclut brièvement en évoquant la vie du Royaume où « nous espérons être comblés de ta Gloire, tous ensemble ». La quatrième présente cette réalité selon le terme biblique d’« héritage » (latin, « caelestem hereditatem). La vie éternelle est en effet un bien promis par notre Dieu à ses enfants, et nous regardons les saints comme les premiers bénéficiaires de cet héritage. Les seconde et quatrième Prières Eucharistiques citent dans le même ordre la Vierge Marie, les Apôtres, puis tous les saints. La seconde Prière Eucharistique reconnaît dans les saints ceux qui « ont plu à Dieu » (latin, « tibi placuerunt »), qui « ont vécu dans son amitié » (français et espagnol), qui « ont fait sa volonté » (anglais) ou qui « ont trouvé auprès de lui la grâce » (allemand).

La première Prière Eucharistique énumère tout au long de son récit une série de saints. Notre sensibilité moderne pourrait trouver cette liste superflue, voire peu en rapport avec la tonalité générale de la prière. Pourtant, cette évocation de noms des saints est plus importante qu’il n’y paraît. Elle est une attestation de l’unité entre l’Eglise de la terre (l’Eglise militante) et l’Eglise du ciel (l’Eglise triomphante), unité que seule la célébration de la Messe peut réaliser en vérité et que les premières générations chrétiennes ont scellée dans le martyre.

Cette liste des saints évoquée dans la première Prière Eucharistique symbolise ainsi la totalité « que nul ne peut dénombrer » (Ap 7,9). Cette foule innombrable des saints a ainsi beaucoup de points communs avec l’assemblée eucharistique : elle est « debout devant le Trône de l’Agneau » comme nous le sommes devant l’autel et l’Agneau de Dieu qui s’y rend réellement et substantiellement présent.

Chaque Prière Eucharistique se conclue par la doxologie où le prêtre élève les espèces eucharistiques à la louange et à la gloire de notre Dieu. La verticalité du geste exprime bien la communion établie entre le ciel et la terre, et la liturgie eucharistique est comme l’ouverture des trésors du ciel à ceux qui y prennent part.

Si Charles Péguy a découvert avec ravissement qu’il y a un saint pour chaque jour, nous devons savoir de même que nos liturgies terrestres sont un appel pressant à nous ouvrir aux réalités du ciel ; à nous unir de cœur et d’âme à la louange et à l’adoration de tous les saints !