Suite de la retranscription de la conférence du père Laurent Pidole sur Vatican II et la Nouvelle Evangélisation dans la constitution dogmatique Lumen Gentium

« Répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Église » (LG 1)

Un texte conciliaire est élaboré de la manière suivante : une commission prépare un projet faisant la synthèse de tous les éléments envoyés par les évêques. Puis c’est ce projet ou schéma que les Pères du Concile discutent, amendent, améliorent. Mgr Philips, théologien de Louvain, dans son livre en 2 tomes L’Église et son mystère au deuxième Concile du Vatican, le meilleur commentaire sur Lumen Gentium (il fut un des secrétaires de la rédaction du texte), affirme que dès le départ la question centrale pour les Pères est celle-ci : « Église de Dieu que dis-tu de toi-même ? Quelle est ta profession de foi sur ton être et sur ta mission ? » (p. 15). Le projet initial qui était en 11-12 chapitres, sans beaucoup de liens entre eux, va être profondément modifié et surtout très bien articulé. Mgr Gérard Huyghe, évêque d’Arras, demande que le texte fasse

apparaître une Église toute pénétrée d’esprit évangélique, c’est-à-dire d’un esprit ouvert et universaliste, d’un esprit missionnaire, d’un esprit d’humilité et de service.

Un esprit ouvert et vraiment catholique. Nous ne vivons plus en chrétienté. Les évêques se sentent responsables des incroyants comme des croyants. Et tous, collégialement, ils se sentent responsables du monde entier.

Un esprit missionnaire. Le souci de ceux qui sont loin est notre préoccupation première. Et il est insuffisant de traiter de l’esprit missionnaire dans un chapitre spécial ; c’est chaque page du schéma qui devrait exprimer ce souci. Car l’Église n’est pas seulement une société qui protège ses fidèles de l’erreur ; elle est une communauté ouverte à de nouveaux fils, un corps en croissance perpétuelle.

Un esprit d’humble dévouement et de service. L’Église est présentée dans le schéma comme une puissance qui veut soumettre toutes les nations à son service. Cet esprit juridique et dominateur n’était pas celui du Christ [1].

Venons-en au mouvement proprement missionnaire de Lumen Gentium. Je vous rappelle les titres des huit chapitres dans l’ordre :

  1. le mystère de l’Église
  2. le Peuple de Dieu
  3. la constitution hiérarchique de l’Église et spécialement l’épiscopat
  4. les laïcs
  5. l’appel universel à la sainteté dans l’Église
  6. les religieux
  7. le caractère eschatologique de l’Église en marche et son union avec l’Église du ciel
  8. la bienheureuse Vierge Marie Mère de Dieu dans le mystère du Christ et de l’Église

On part du mystère et on revient au mystère. L’Église vient de la Trinité et y retourne avec les hommes rassemblés en elle. Je dois au père Albert Chapelle et à soeur Noëlle Hausman d’avoir découvert ce mouvement d’exitus – reditus, de sortie et de retour à la Trinité si caractéristique de l’Évangile de saint Jean où Jésus vient du Père et retourne au Père ou encore de la Somme de Théologie de S. Thomas d’Aquin, voire de toute la Tradition chrétienne. L’Église, Corps mystique du Christ, vient de la Trinité (chap. I). Elle est envoyée dans le monde comme Peuple de Dieu en marche, en pèlerinage (chap. II), appelé à témoigner de Dieu, ce Mystère d’Amour, de Lumière et de Vie qu’elle porte. C’est pourquoi elle est une réalité sacramentelle : elle révèle et opère dans la force de l’Esprit ce mystère d’union à Dieu et d’unité des hommes qu’elle est dans le Christ (cf. LG 1). Dans ce peuple, et pas au-dessus ou à côté de lui, on trouve la hiérarchie (chap. III) dont la mission est tout entière de service, grâce au signe fort du diaconat permanent restauré : ainsi, le sacerdoce ministériel est au service du sacerdoce prophétique et royal des baptisés afin qu’enseignés, nourris, sanctifiés et conduits par le Christ-Pasteur et ses ministres, les laïcs (chap. IV) s’offrent à Dieu et évangélisent le monde en rendant présent le témoignage du Christ au cœur des réalités temporelles : leur famille, leurs amis, leurs professions, leurs associations, leurs loisirs… Ce témoignage sera de plus en plus transparent du Christ et fécond dans la mesure où tous ensemble nous faisons effort pour devenir des saints (chap. V), c’est-à-dire participer davantage à la sainteté de Dieu déposée en nous au baptême et signifiée dans tous les conseils donnés par Jésus dans l’Évangile. Là est la fine pointe de Lumen Gentium. De cette sainteté, de cette présence du Royaume parmi nous les religieux (chap. VI) sont un signe privilégié et fort. Ceux-ci nous montrent que nous sommes tous faits pour Dieu, pour nous unir à Lui et ne pas nous contenter de ce monde qui passe. Effectivement, l’Église de la terre est déjà unie à l’Église du ciel dans la communion des saints (chap. VII) et regarde vers la Vierge Marie (chap. VIII), son icône achevée, l’étoile de la nouvelle évangélisation comme l’a appelée Jean-Paul II et compte ardemment sur sa prière pour rassembler tous les hommes dans le Cœur brûlant d’Amour de la Très Sainte Trinité.

On peut encore se demander : pourquoi avoir distingué le mystère de l’Église et le Peuple de Dieu ? C’est effectivement une seule réalité, mais ‘Peuple de Dieu’ « décrit davantage l’Église dans son développement historique et dans son extension universelle » [2], c’est-à-dire dans sa nature essentiellement missionnaire, comme le dira Paul VI dans Evangelii nuntiandi en 1975 : « Évangéliser est en effet la grâce et la vocation propre de l’Église, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser » (EN 14).

En outre, LG 13 dit que « tous  les hommes sont appelés à l’unité catholique du Peuple de Dieu ». ‘Peuple de Dieu’ signifie aussi le rapport de continuité et d’accomplissement avec le peuple élu de la première Alliance, Israël, dont la mission est de porter le Nom divin et d’être témoin du Dieu Un. Il s’agit finalement du Peuple sacerdotal qui, pour l’apôtre Pierre, est chargé d’annoncer les merveilles de Celui qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière (cf. 1P 2,9). Le chapitre sur le Peuple de Dieu se termine ainsi : « l’Église unit prière et travail pour que le monde entier dans tout son être soit transformé en peuple de Dieu, en Corps du Seigneur et temple du Saint-Esprit… » C’est l’occasion pour chacun de nous de voir où il en est dans cette prière et ce travail.



[1] Cité par G. PHILIPS, op. cit., T. I, 19 (pour le texte complet cf. DC, année 1963, col. 42).

[2] Ibid., T. I, 51.