Mgr Yougbaré, premier évêque originaire d’Afrique de l’Ouest, a participé au concile Vatican II

Parmi les décrets du concile Vatican II, il y en a un qui mérite toute notre attention, même s’il est considéré (à tort selon moi) comme un texte mineur du concile : il s’agit du décret sur l’activité missionnaire de l’Eglise (Ad Gentes), signé lors de la dernière session.

Pour la première fois en effet, un concile rassemblait des évêques du monde entier, et donc, les protagonistes de la mission ad gentes, à entendre au sens de “aux païens”. Ce texte est un saisissant résumé des fondements du concile sur l’Eglise, et plus particulièrement de la constitution sur l’Eglise, Lumen Gentium. Comparons, à titre d’exemple, les premières phrases des deux documents :

Envoyée par Dieu aux nations pour être « le sacrement universel du salut1 », l’Église, en vertu des exigences intimes de sa propre catholicité et obéissant au commandement de son fondateur (cf. Mc 16, 16), est tendue de tout son effort vers la prédication de l’Évangile à tous les hommes. (…) Mais dans l’ordre actuel des choses, dont découlent de nouvelles conditions pour l’humanité, l’Église, sel de la terre et lumière du monde (cf. Mt 5, 13-14), est appelée de façon plus pressante à sauver et à rénover toute créature, afin que tout soit restauré dans le Christ, et qu’en lui les hommes constituent une seule famille et un seul Peuple de Dieu. (AG 1)

Le Christ est la lumière des peuples ; réuni dans l’Esprit Saint, le saint Concile souhaite donc ardemment, en annonçant à toutes les créatures la bonne nouvelle de l’Évangile répandre sur tous les hommes la clarté du Christ qui resplendit sur le visage de l’Église (cf. Mc 16, 15). L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain, elle se propose de mettre dans une plus vive lumière, pour ses fidèles et pour le monde entier, en se rattachant à l’enseignement des précédents Conciles, sa propre nature et sa mission universelle. (LG 1)

On note dès le début que la note 1 d’Ad Gentes renvoie à … Lumen Gentium !  Pour le reste, entre l’importance de l’annonce de la Bonne Nouvelle, la question du salut apporté par l’intermédiaire de l’Eglise, l’unité de tous en un peuple saint, la question de l’universalité, les éléments concordants sont nombreux. D’ailleurs, parmi les théologiens qui ont travaillé à ce document, on trouve notamment les pères Congar, dont l’apport à Lumen Gentium n’est plus à démontrer, et le père Joseph Ratzinger ! (cf. Antoine Wenger, Vatican II, Chronique de la quatrième session, p. 284).

Si l’on compare plus largement les textes, après le préambule, les deux documents conciliaires déclinent trois paragraphes au Père, au Fils et à l’Esprit-Saint, et les références à Lumen Gentium sont nombreuses dans ces trois paragraphes. On y retrouve les mêmes idées, qui sont à la fois déployées autour de l’axe missionnaire de l’Eglise, mais également synthétisées de manière plus concises. Bien que l’insistance se porte sur l’aspect missionnaire de l’Eglise, sa dimension “communionelle” n’est pas pour autant oubliée (cf. n° 4 : « c’est le Saint-Esprit qui “unifie l’Église tout entière dans la communion et le ministère, qui la munit des divers dons hiérarchiques et charismatiques” ») ! D’ailleurs, il serait injuste d’oublier l’urgence missionnaire qui résonne dans la Constitution sur l’Eglise :

Aussi l’Église, pourvue des dons de son fondateur, et fidèlement appliquée à garder ses préceptes de charité, d’humilité et d’abnégation, reçoit mission d’annoncer le Royaume du Christ et de Dieu et de l’instaurer dans toutes les nations, formant de ce Royaume le germe et le commencement sur la terre. (LG 6)

On voit à travers ces quelques numéros une pervasivité forte entre les deux documents. Les expressions « Corps mystique », « sacrement », « peuple de Dieu », « Corps unique du Christ », «  temple du Saint-Esprit » sont des reprises évidentes de Lumen Gentium, et la phrase suivante, tirée toujours du n° 6 d’Ad Gentes, est  quasiment un sommaire de cette constitution sur l’Eglise :

Ainsi il est clair que l’activité missionnaire découle profondément de la nature même de l’Église ; elle en propage la foi qui sauve, elle en réalise l’unité catholique en la répandant, elle reçoit sa force de son apostolicité, elle met en œuvre le sens collégial de sa hiérarchie, elle en atteste, répand et développe la sainteté. (AG 6)

Pour mémoire, les différents chapitres de Lumen Gentium, suivis des différentes expressions que l’on retrouve dans la citation ci-dessus) :

  1. Le mystère de l’Eglise – « la nature même de l’Église »
  2. Le peuple de Dieu – « réalise l’unité catholique »
  3. L’Episcopat – « le sens collégial de sa hiérarchie »
  4. Les laïcs
  5. L’appel universel à la sainteté – « atteste, répand et développe la sainteté »
  6. Les religieux
  7. Le caractère eschatologique de l’Eglise – « propage la foi qui sauve »
  8. La vierge Marie

Cette synthèse des documents conciliaires continue dans la suite du premier chapitre d’Ad Gentes. Aux numéros 5 et 6, on trouve ainsi un rappel des diverses composantes de l’Eglise (sa structure hiérarchique, mais également la dimension de Corps du Christ, articulée autour du don des charismes) et de leur implication dans la mission (la présence des laïcs et des religieux est ainsi assumée). La dimension œcuménique propre au document Unitatis Redintegratio n’est pas non plus oubliée, le décret Ad Gentes rappelant vers la fin du n°6 que la division des chrétiens « nuit à la cause très sacrée de la prédication de l’Evangile ». Dans le même numéro, l’attention aux situations concrètes de la mission, dans des territoires particuliers, nous renvoie à l’attention que l’Eglise veut porter au monde (cf. Gaudium et Spes), tandis que le n°7 fait clairement référence au Salut proposé à tous ceux qui ne connaîtraient pas Dieu à travers l’Eglise (cf. GS 22, §5). En outre, le n°7 de ce premier chapitre d’Ad Gentes, en faisant référence au Christ et à la nature humaine, reprend les enseignements de la constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps.

Pour finir, une citation de ce premier chapitre d’Ad Gentes :

L’activité missionnaire n’est rien d’autre et rien de moins que la manifestation du dessein de Dieu, son épiphanie et sa réalisation dans le monde et son histoire, dans laquelle Dieu conduit clairement à son terme, par la mission, l’histoire du salut. Par la parole de la prédication et par la célébration des sacrements, dont la sainte Eucharistie est le centre et le sommet, elle rend présent le Christ, auteur du salut. (AG 9)

Qu’ajouter de plus ? C’est ici une description de l’Eglise qui est posée, tout missionnaire, ordonnée aux commandements de Jésus de célébrer l’eucharistie et d’aller l’annoncer dans le monde entier ! Ce qu’annonçait en fait en préambule Lumen Gentium :

L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain, elle se propose de mettre dans une plus vive lumière, pour ses fidèles et pour le monde entier, en se rattachant à l’enseignement des précédents Conciles, sa propre nature et sa mission universelle. À ce devoir qui est celui de l’Église, les conditions présentes ajoutent une nouvelle urgence : il faut que tous les hommes, désormais plus étroitement unis entre eux par les liens sociaux, techniques, culturels, réalisent également leur pleine unité dans le Christ. (LG 1)

Cette dimension missionnaire de l’Eglise est également signalée  par Benoît XVI, dans son message pour la journée mondiale des missions :

Le Concile œcuménique Vatican II, avec la participation des Évêques catholiques provenant de toutes les parties du monde, a été un signe lumineux de l’universalité de l’Église, accueillant, pour la première fois, un aussi grand nombre de Pères conciliaires provenant d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et d’Océanie. Des Évêques missionnaires et des Évêques autochtones, Pasteurs de communautés éparses parmi des populations non chrétiennes, qui portaient au sein de l’Assise conciliaire l’image d’une Église présente sur tous les continents et qui se faisaient interprètes des réalités complexes de ce qu’il était alors convenu d’appeler le « Tiers Monde ». Riches de l’expérience du fait d’être Pasteurs d’Églises jeunes et en voie de formation, animés par la passion pour la diffusion du Royaume de Dieu, ils ont contribué de manière notable à réaffirmer la nécessité et l’urgence de l’évangélisation ad gentes, et donc à porter au centre de l’ecclésiologie la nature missionnaire de l’Église.