Jean XXIII, comme nous l’avons déjà démontré, amorce lui-même, lorsqu’il annonce le Concile, le « renouvellement » dont il parle : un renouvellement ecclésiologique. Voilà, à mon sens, la plus grande intuition de Jean XXIII en 1959, au début de son pontificat !

Par conséquent, le témoignage direct de Jean XXIII et sa manière de proposer la convocation d’un concile indiquent que le concile Vatican II sera un concile dogmatique et pas uniquement un concile pastoral. Ce serait une erreur de ne pas saisir l’ampleur de la réflexion dogmatique:

  • Un concile dogmatique sur les principes théologiques fondamentaux de la liturgie : la constitution dogmatique « Sacro Sanctum Concilium » du 4 décembre 1963 sur la liturgie sera la première à être signée et approuvée. Selon le souhait des Pères conciliaires, se seront d’ailleurs les principes théologiques qu’elle contient qui gouverneront à la révision de tous les rituels approuvés (et ne l’oubliez pas messieurs de la « tradition », même celui que Jean XXIII approuvera en 1962 pour couronner les travaux de réformes liturgiques engagés par Pie XII !)
  • Ce sera également un concile dogmatique en ce qui concerne l’ecclésiologie : la constitution « Lumen Gentium » sur l’Eglise, qui sera promulguée le 21 novembre 1964, remettra en lumière la dimension « organique »  de toutes les composantes de l’Eglise, en tant que « mystère », et non plus uniquement en termes d’institution hiérarchique.
  • Un concile dogmatique sur la notion de « Révélation », en lien avec le rôle de la Tradition et du Magistère : la constitution « Dei Verbum » du 18 novembre 1965 contient des notions théologiques qui sont justement en connexion étroite avec l’ecclésiologie.
  • Et enfin c’est un concile dogmatique sur les conséquences de la foi en l’Incarnation, traitant du rapport entre l’Eglise et le monde. Il serait dommage de ne considérer la constitution dogmatique « Gaudium et Spes » du 7 décembre 1965 uniquement sous son aspect pastoral. Elle est d’une profonde densité théologique sur la relation entre le dépôt de la Foi et la vie humaine. Elle tente de mettre en dialogue les principes théologiques de la profession de foi en fonction de problématiques séculières précises, afin de poser un regard d’espérance et des actes concrets. Cette constitution dogmatique résume, dans sa pédagogie et sa narration interne, le principe fondamental de l’œuvre du Concile mis en exergue par Jean XXIII : face aux questions de l’époque post-moderne, cette constitution, procède à des « affirmations doctrinales » précises, et propose de « sages ordonnancements ».

Le 25 janvier 1959, par sa manière d’annoncer le Concile, Jean XXIII opère donc un triple renouvellement ecclésiologique en ce qui concerne la charge papale :

  • « Renouvellement ecclésiologique » de la charge de gouvernement : en se présentant d’abord comme évêque de Rome, et seulement après en tant que Pasteur de l’Eglise Universelle, pour discerner d’abord les besoins de son diocèse, et après les besoins du monde entier. Renouvellement aussi par le fait même de convoquer un « consistoire extraordinaire » afin de soumettre aux cardinaux présents, et prenant soin, selon son écrit, de faire parvenir lui-même aux absents, le texte de son allocution. Cela montre bien son désir de ne pas décider seul, renforçant la notion de « collégialité », « d’ecclésialité » au sein même de l’exercice du gouvernement. L’idée de « collégialité » se retrouvera décrite dans la constitution « Lumen Gentium » sur l’Eglise, en particulier aux paragraphes concernant les évêques.
  •  « Renouvellement ecclésiologique » de la charge d’enseignement par l’acte même de proposer un synode pour Rome et un Concile pour l’Eglise Universelle. Même si Jean XXIII a su discerner à la fois les problèmes sociologiques de son diocèse et la racine de la crise spirituelle au sein de l’évolution du monde en terme de « progrès », il ne fera pas comme ses prédécesseurs, en nommant des commissions en vue de l’aider plus ou moins, à rédiger une encyclique ou d’autres documents (allocutions, lettres…), émanant de sa seule autorité. Par cette annonce faite au consistoire à tous les cardinaux, il renforce concrètement la dimension ecclésiale et collégiale dans la charge d’enseignement et de guide spirituel. (NB : Tous les textes émanant des Pères conciliaires sont cependant officialisés et promulgués par le pape seul). On retrouvera cette problématique de « l’enseignement » de l’Eglise au sein de la constitution « Dei Verbum » lorsqu’elle redéfinira ce qu’est le Magistère.
  • « Renouvellement ecclésiologique » de la charge de sanctification par le fait de proposer un concile « œcuménique ». Dès l’allocution, il est clair que ce Concile sera œcuménique ! Selon l’Evangile de saint Jean, en particulier ce que l’on appelle la « prière sacerdotale de Jésus » au chapitre 19 (avec en plus le déploiement et les réflexions des lettres pauliniennes sur la question) la sanctification est une œuvre d’unité. La sanctification et l’unité vont de pair ! Bien sûr la charge de sanctification du pape, comme des évêques est de consolider la foi et l’unité, au sein même de l’Eglise Catholique. Mais en ouvrant d’emblée le Concile à une dimension œcuménique, le pape manifeste la volonté d’œuvrer à l’unité de tous les chrétiens.

Quelle révolution ! Quel renouvellement on peut donc discerner, et ce uniquement en constatant les faits, et la manière d’annoncer le concile, avec  en arrière fond les persécutions religieuses et la dégradation de la liberté des hommes… Le principe fondamental de travail du concile reposera sur ces « affirmations doctrinales et de sages ordonnancements », avec trois finalités : la foi, la liberté des chrétiens et des hommes, la paix.

Et pourtant, le travail n’est pas encore lancé, ni même accompli… Surtout lorsque l’on sait, que sur la question de la liberté, et en particulier « la liberté religieuse », la déclaration « Nostra Aetate » sur le rapport entre l’Eglise et les religions non chrétienne du 28 octobre 1965 mettra le « feu aux poudres » avec Monseigneur Lefebvre…

Comment comprendre plus largement, cette question et l’expression de « liberté religieuse » ? Est-ce uniquement la liberté d’expression des catholiques au sein des relations diplomatiques Eglise/Etat ? Ou bien est-ce plus largement compris dans le domaine du pluralisme religieux… La question de la liberté religieuse nous invite indéniablement à redéfinir le rapport Eglise/Etat, et le rapport de l’Eglise avec les autres religions. C’est une question complexe, mais dont on ne pourra faire fi, justement parce que la convocation du concile repose sur un problème de dégradation de « liberté ». Mais nous ne sommes que le 25 janvier 1959…