Au cours des trois articles précédents, nous avons pris le temps d’analyser et de cibler la provenance des différentes personnes qui composent la Commission Centrale. Les membres des Commissions et Secrétariats, ainsi que les consulteurs de ces deux dernières.

Le moment est donc venu de dresser un tableau synthétique de l’ensemble et de prendre un peu d’envol pour tenter de percevoir ce qui est en jeu dans cette Phase Préparatoire.

Ce fût le 05 juin 1960, lors de la fête de la Pentecôte, que Jean XXIII clôtura la Phase Ante-Préparatoire.

A cette date, il jeta les bases de la future Phase Préparatoire en constituant sa structure organique : une Commission Centrale, 10 Commissions et 2 Secrétariats. Tous auront des membres et des consulteurs.

Jean XXIII donna également les missions et les rôles respectifs à chacune: Les 10 Commissions et les 2 secrétariats devront travailler à la production de « schémas » en tenant compte des résultats de la consultation mondiale des évêques, supérieurs majeurs et Universités du monde entier. Ce sont les membres qui travailleront à cela, aidés par des consulteurs.

Par contre, la Commission Centrale aura pour missions d’amender et de voter les « schémas » soumis par les différentes Commissions et Secrétariats. Ils pourront être aidés par les consulteurs. Les textes ainsi votés seront les « schémas définitifs » que l’on présentera aux futurs Pères Conciliaires.

Cette structure organique et les missions attestent une fonction en 2 chambres : une chambre constituée des différentes Commissions et Secrétariats pour élaborer, et une chambre constituée de la Commission Centrale pour amender et voter. Il n’y a que les présidents des commissions et des secrétariats qui sont communs à ces 2 chambres, donc autant dire, que ces 2 chambres sont séparées.

Ce fonctionnement en chambres séparées, qui fait circuler entre les instances les « schémas », manifeste une sagesse car personne ne peut alors revendiquer le droit de posséder la préparation ! En effet ceux qui votent ne peuvent voter qu’avec le travail intensif des propositions de ceux qui élaborent. Par contre, ceux qui élaborent ne peuvent revendiquer la possession car ils n’ont pas droit au chapitre pour le vote définitif. Avec ce fonctionnement, qui peut sembler lourd au demeurant, chacun reçoit de l’autre, ce qui est bien évangélique, surtout lorsque Jésus recommande à ses disciples de ne pas devenir les propriétaires, mais des serviteurs. Jean XXIII propose un fonctionnement qui met en exergue cette capacité d’être serviteur et non propriétaire de cette phase de préparation !

La Phase Préparatoire ne sera inaugurée que les 13 et 14 novembre 1960. Durant les 5 mois entre l’annonce de la PHASE PREPARATOIRE et son inauguration a lieu une consultation pour trouver les personnes idoines pour être Membres ou Consulteurs.

Cependant un élément peu commun se passe : en fait quelques jours après le 5 juin 1960, sont déjà connus les membres de la Commission Centrale. Et ce ne sera qu’après le 13-14 novembre 1960 que seront connus la liste des consulteurs de la Commission Centrale, et la liste des membres et consulteurs des 10 Commissions et des 2 secrétariats. En fait, la période de consultation ne concerne que ces derniers !

On peut en déduire, que Jean XXIII a déjà choisi lui-même ceux qui seront à même d’amender et de voter les « schémas définitifs » pour le Concile ! Pourquoi Jean XXIII semble se réserver ces nominations ? La Commission Centrale est donc un organe très sensible pour cette phase préparatoire, mais déjà pour l’avenir et la mise en œuvre du rassemblement conciliaire. Pourquoi avoir publié tout de suite la liste des membres de la Commission Centrale ? Pourquoi cette stratégie, car on peut nier le fait que cela en est une, sinon pourquoi faire cette différence flagrante ? Car Jean XXIII annonce une consultation pour trouver les personnes idoines, tout en sachant qu’il a déjà ceux pour la Commission Centrale ?

Pour répondre à cette ambiguïté latente quant au calendrier, il suffit de synthétiser l’analyse de la composition et des provenances de toutes ces personnes.

Hors mis le pape Jean XXIII, sont dénombrées 118 personnes pour la Commission Centrale et 591 personnes pour les 10 Commissions et 2 Secrétariats : la Phase Préparatoire compte 698 personnes (en comptant le pape et en soustrayant les 12 présidents des 10 Commissions et 2 Secrétariats qui sont communs aux 2 dénombrements).

Voici une synthèse d’après l’article qui a analysé la constitution de la Commission Centrale :

Sans compter le Pape et le Secrétaire de la Commission Centrale, cette dernière est donc formée en tout de 117 personnes: 90 membres (19 séculiers membres de la Curie, 67 séculiers venant du monde entier, 4 religieux supérieurs majeurs considérés comme « romains ») et 27 consulteurs (24 séculiers de la Curie et 3 religieux).

Sur ces 117 personnes au total: il y a 43 séculiers qui sont membres de la Curie Romaine, soit 36,75%. 67 séculiers (cardinaux, archevêques, évêques) venant du monde entier soit 57,26%. 7 religieux (3 de la Curie Romaine et 4 supérieurs majeurs considérés comme « romains »), soit 5,99%.

Les membres ne sont que des cardinaux, évêques et archevêques (sauf pour les religieux, mais comme ils sont supérieurs d’ordre majeur), ce qui est normal puisqu’un Concile est le rassemblement de la hiérarchie des Eglise particulières. Il est impressionnant de voir que, sans compter les 19 membres de la Curie Romaine et les 4 religieux, considérés comme des « citoyens » du Vatican et « romains », au sein des 67 membres qui viennent du monde entier, il y a 55 pays qui sont représentés !

 

Voici la répartition, par pays, de ces 67 membres qui représentent plus de la majorité de la Commission Centrale:

Etats-Unis : 4 membres.

Canada et Italie : 3 membres chacun.

Espagne, Mexique, Angleterre, Congo, Turquie : 2 membres chacun.

Belgique, France, Australie, Mozambique, Brésil, Cuba, Chine, Equateur, Irlande, Pologne, Inde, Uruguay, Autriche, Japon, Pays-Bas, Philippines, Burundi, Colombie, Allemagne, République Dominicaine, Serbie, Trinité et Tobago, Salvador, Chili, Paraguay, Hongrie, Bolivie, Sri Lanka, Nouvelle Zélande, Sénégal, Bangladesh, Afrique du Sud, Pérou, Tunisie, Birmanie, Haïti, Madagascar, Côte d’Ivoire, Danemark, Suisse, Vietnam, Papousie/Nouvelle-Guinée, Indonésie, Corée du Sud, Egypte, Israël, Irak : 01 membre chacun!

Dans l’un et l’autre rapport, nous voyons que cette composition est faite en faveur des personnes qui viennent du monde entier, avec une place remarquée pour l’Amérique du Nord! Dans l’un et l’autre cas, les membres de la Curie ne sont pas majoritaires!  C’est un signe d’ouverture face à une conception centraliste du pouvoir romain.

Cette Commission Centrale, dans sa composition stratégique, est vraiment en faveur d’un renforcement et d’un renouvellement de la collégialité Episcopale au niveau Mondial, et un Elargissement très significatif au-delà de l’Europe, pour la gouvernance de l’Eglise! Par exemple, parmi les archevêques et les évêques, l’Europe n’est pas en tête ! Passent devant elle dans l’ordre décroissant l’Amérique, l’Afrique et l’Asie !

Voici une synthèse de deux articles qui ont analysés pour l’un la composition des membres, et pour l’autre les consulteurs des 10 Commissions et des 2 secrétariats.

Il y a 591 personnes pour les 10 Commissions et 2 Secrétariats. 311 sont membres et 280 sont consulteurs.

Sur les 311 membres :

11 sont cardinaux, 97 sont évêques ou archevêques latins, 17 sont évêques ou archevêques orientaux, 103 sont religieux, 83 sont prêtres.

Les cardinaux sont tous membres de la Curie Romaine (ils sont des Européens).

Par contre sur 114 évêques et archevêques, 90 sont évêques ou archevêques diocésains  latins et 17 sont évêques ou archevêques diocésains orientaux (Les 7 restants sont des titres honorifiques de la Curie Romaine). Sur ces 107 évêques et archevêques diocésains, tous rites confondus: 2,80% proviennent du continent de l’Asie. 5,60% viennent du continent de l’Afrique. 13,08% viennent du continent de l’Amérique. 75,70% viennent de l’Europe ! Et ces 75,70 % proviennent seulement de 20 pays de l’Europe répartis en 2 blocs : Un grand bloc pour l’Europe de l’ouest, concentrés et voisins autour d’un axe France-Italie (68 membres pour 15 pays)! Un petit bloc concentré en Europe du Sud-Est (Eglise orientales traditionnelles avec 17 membres pour 10 pays en tenant compte des diasporas). Les 24,30% restant proviennent de 9 autres pays en dehors de l’Europe avec une mise à part significative des Etats-Unis!

Les 103 religieux représentent 38 congrégations religieuses masculines ! Avec pour 23 congrégations un seul représentant. Sinon, c’est entre 2 et 8 pour 13 congrégations. Seul les Jésuites dominent très nettement avec 25 membres, et les Dominicains avec 10 membres.

Sur les 280 consulteurs :

Il n’y a pas de cardinaux. Par contre, nous trouvons 1 archevêque de rite oriental, soit 0,4%. Il y a 59 archevêques-évêques latins, soit 21%. Il y a 76 prêtres, soit 27,1%. Il y a 144 religieux, soit 51,5%.

Les évêques et archevêques sont répartis ainsi à travers le monde. 6,8% proviennent du continent de l’Afrique avec 4 consulteurs. 8,5% proviennent de l’Océanie avec 5 consulteurs. 8,5% proviennent de l’Asie  avec 5 consulteurs. 30,5% proviennent de l’Europe  avec 18 consulteurs. 45,7% proviennent de l’Amérique avec 27 consulteurs  (dont 22% du nord (13 consulteurs), 16,9% du sud (10 consulteurs), 6,8% du centre (4 consulteurs).

Les 144 religieux consulteurs représentent 47 congrégations masculines différentes ! Pour chaque congrégation le pourcentage est minime (entre 3,5% et 0,7%), sauf pour 4 qui se démarquent très nettement. Les voici dans l’ordre croissant : Bénédictins 12 consulteurs, soit 8,3%. Franciscains avec 15 consulteurs, soit 10,4%. Dominicains avec 17 consulteurs, soit 11,8%. Enfin les Jésuites avec 26 consulteurs, soit 18,1%.

Des éléments très intéressants apparaissent dans cette double analyse :

D’une part l’implication considérable de la vie religieuse avec 247 personnes sur 591 soit 41,8% ! Implication tant d’un point de vue quantitatif, que représentatif d’une extraordinaire diversité. Notons au passage la forte implication des Jésuites et des dominicains !

Puis le rôle des évêques et des archevêques qui sont exclusivement des diocésains. Par contre nous pouvons constater l’hégémonie écrasante des Européens chez les Membres (75,70%), et la place importante de l’Amérique chez les Consulteurs (45,70%). En faisant la synthèse de l’ensemble, les évêques et archevêques Européens représentent un nombre de 99 personnes sur 591, soit 16,75%.

Nous voyons apparaitre alors un déséquilibre assez significatif. Même s’il y a manifestement une pluralité de pays représentés, il n’empêche qu’il se cache un problème latent, car ceux qui devront élaborer les « schémas » à soumettre à la Commission Centrale seront très majoritairement des européens, avec une implication forte des religieux.

Le Concile Vatican II sera-t-il alors l’œuvre des européens et des religieux?

A ce stade la question demeure !On a l’impression que la phase préparatoire va se faire à « 2 vitesses ». D’une part celle des Commissions et Secrétariats avec l’influence considérable des Européens (manière de penser, d’analyser etc…). Et puis celle de la Commission Centrale dont l’ouverture très nette aux autres continents n’envisage pas une gestion simple, car comment coordonner une assemblée ou plus de 55 nationalités sont représentées.

La sagesse de Jean XXIII de devancer la constitution de la Commission Centrale en la promulguant peu de temps après le 05 juin 1960, va permettre de tempérer cette large hégémonie européenne! Car même si les futurs « schémas » seront élaborés très majoritairement par l’Europe, ce sera une Commission où l’Europe ne domine absolument pas face à d’autres continents, qui va les voter et les amender ! L’intuition de Jean XXIII semble permettre de tempérer cette hégémonie, et ainsi ouvrir l’Eglise pleinement vers la mondialisation et faire du Concile pas simplement le Concile de l’Europe!

La place importante des Etats-Unis et du continent des Amériques reste également une question. Nous voyons bien apparaitre la mise en exergue de l’Europe et des Etats-Unis au sein de la constitution de de l’ensemble des Commissions. Cette bi polarité continentale serait-elle en lien avec le contexte géopolitique en pleine guerre froide, et ce bloc contre le communisme ?

Il serait intéressant de voir l’implication historique de l’évènement, de ce rassemblement mondial en pleine guerre froide… Mais cela reste une autre histoire !

Si un historien peut partager des éléments, je suis preneur!