Depuis plusieurs articles, nous avons essayé de comprendre de plus près comment fonctionne cette « phase préparatoire » allant officiellement du 13-14 novembre 1960 au 23 juin 1962.

  • Un premier article pour comprendre le fonctionnement interne de cette phase préparatoire, et ainsi se rendre compte qu’elle a les allures d’une démarche quasi synodale.
  • Un deuxième article analysant la liste des membres et consulteurs de la Commissions Centrale.
  • Un troisième article analysant la liste des membres des différentes commissions.

Pour l’analyse des membres, nous avions pu constater en apparence un équilibre relativement homogène d’un point de vue quantitatif pour chacune des 10 commissions et des 2 secrétariats, mais cachant un déséquilibre en ce qui concerne la provenance géographique, révélant une importante hégémonie de l’Europe, et en particulier autour du binôme Italie/France.

Pour compléter la liste des membres, nous allons à présent analyser la liste des consulteurs.

Rappelons qu’il y a 591 personnes en totalité pour les 10 commissions et les 2 secrétariats. Il y a 311 membres et 280 consulteurs. Contrairement aux membres, les consulteurs ne sont pas répartis de manière équilibrée entre les commissions et les secrétariats.

  • 2 commissions ont au-dessus de 30 consulteurs : le maximum de 35 pour la commission de liturgie, et 32 pour la commission de théologie. 15 pour la commission de la discipline des sacrements.
  • 6 commissions et 1 secrétariat ont entre 20 et 27 consulteurs : 27 consulteurs pour la Commission pour les religieux, 26 consulteurs pour la commission des Eglises Orientales, 24 consulteurs pour la Commission des Missions, 23 consulteurs pour la Commission de la discipline du clergé et du peuple chrétien, 23 consulteurs pour la Commission des études et des séminaires, 20 consulteurs pour la commission des évêques, 20 consulteurs pour le Secrétariat de la presse.
  • 2 commission et 1 secrétariat ont en-dessous de 20 consulteurs : 19 pour la commission de l’apostolat des laïcs, 16 pour le secrétariat de l’union des chrétiens, et 15 pour la disciplines de sacrements.

Que pouvons-nous dire de plus de cette répartition inégale des consulteurs.

Qui sont consulteurs des 10 commissions et des 2 secrétariats ?

Sur 280 consulteurs, il n’y a aucun cardinal.

Par contre nous avons :

  • 59 archevêques-évêques latins, soit 21%
  • 1 archevêque de rite oriental, soit 0,4%.
  • 76 prêtres, soit 27,1%.
  • 144 religieux, soit 51,5%.

Nous ne pouvons qu’être surpris de voir une telle implication des religieux. Ces derniers ont la majorité ! Est-ce à dire que les « érudits » de cette époque-là, ceux qui possèdent le savoir dans les différentes sciences ecclésiastiques sont en majorité des religieux ? On peut au moins en déduire la place incroyable de la vie consacrée !

De quels continents viennent les consulteurs des 10 commissions et des 2 secrétariats ?

Il est difficile de le dire de manière précise, car en ce qui concerne les prêtres et les religieux, nous ne disposons pas encore, comme pour les membres, de l’annuaire qui avait été publié avec l’ensemble des lieux de provenance. Cette absence de données ne nous permettra pas de voir si les prêtres et religieux sont membres de la Curie au pas, et ainsi voir le poids de l’organisme centrale de l’Eglise Catholique au sein des consulteurs.

Par contre, nous pouvons établir une répartition pour les archevêques et évêques latins et orientaux. Voici par ordre croissant :

  • 6,8% proviennent du continent de l’Afrique (4 consulteurs).
  • 8,5% proviennent de l’Océanie (5 consulteurs).
  • 8,5% proviennent de l’Asie (5 consulteurs).
  • 30,5% proviennent de l’Europe (18 consulteurs).
  • 45,7% proviennent de l’Amérique (27 consulteurs).
    • 22% du nord (13 consulteurs)
    • 16,9% du sud (10 consulteurs)
    • 6,8% du centre (4 consulteurs)

Les chiffres parlent d’eux-mêmes montrant l’extraordinaire hégémonie du continent des Amériques, mais aussi la position de force de l’Europe, qui à eux 2 représentent 76,2% des consulteurs ! Aucun n’est membre de la Curie Romaine.

 Nous voyons ici confirmée deux intuitions précédemment découvertes.

D’une part l’intuition de l’analyse des membres et consulteurs de la Commission Centrale, qui nous avait révélé les « 2 poumons » pour la préparation du Concile, que sont l’Europe et l’Amérique (en particulier du nord). Les chiffres le prouvent en ce qui concerne les archevêques et évêques.

D’autre part l’intuition de l’analyse des membres des différentes commissions et secrétariats, qui nous avait montré les « blocs des pays » qui sont majoritaires dans les continents dominants. Nous retrouvons les mêmes  savoir : pour l’Amérique, les Etats-Unis (8 consulteurs) et 3 du Canada. Pour l’Europe, Pologne (5),  Italie (4), France (1), Allemagne (1), Espagne (1). Ces « blocs de pays » sont similairement les mêmes que les pays dominants pour la Commissions Centrale (Etats-Unis et Canada), ainsi que le bloc hégémonique européen pour les membres des différentes commissions, à savoir l’Europe de l’ouest.

La constitution des Commissions et des Secrétariats laisse apparaitre une vision hégémonique bi-polaire entre l’Europe et les Amériques. Ceux sont bien ces 2 blocs qui vont travailler pour la phase préparatoire, mais n’oublions pas que ces derniers ne votent pas les schémas qui seront soumis au concile, ce sera le rôle de la Commission Centrale.

Que pouvons-nous dire des 51,5% de religieux ?

Comme pour les prêtres, nous ne pouvons faire apparaitre leur répartition. Par contre, les 144 religieux consulteurs représentent 47 congrégations masculines différentes ! Cela montre, non seulement l’importance de la vie religieuse à cette époque, mais également son extraordinaire diversité ! Cette diversité était d’ailleurs le souhait de Jean XXIII: manifester la catholicité de l’Eglise.

Pour chaque congrégation le pourcentage est minime (entre 3,5% et 0,7%), sauf pour 4 qui se démarquent très nettement. Les voici dans l’ordre croissant :

  1. Bénédictins : 12 consulteurs, soit 8,3%.
  2. Franciscains : 15 consulteurs, soit 10,4%.
  3. Dominicains : 17 consulteurs, soit 11,8%.
  4. Jésuites : 26 consulteurs, soit 18,1%.

Ainsi, presque la moitié des religieux consulteurs proviennent de ces 4 ordres. Ce qui reflète l’influence de ces derniers au sein de la préparation du concile ! Ces 4 ordres se retrouvent confirmés également, parce que ce sont déjà eux qui ont été mis en exergue lors de l’étude des membres des différentes Commissions et Secrétariats.

En résumé :

Nous pouvons dire que cette brève étude des consulteurs nous a montré une continuité et un lien cohérente par rapport à l’étude des membres :

  • D’une part, l’importance manifeste des religieux, et de l’épiscopat.
  • D’autre part une organisation hégémonique des listes. Le cas est net pour les archevêques et évêques : pour les consulteurs se trouvent favorisé le continent des Amériques puis l’Europe, alors que pour les membres se trouvent favorisé le continent de l’Europe puis des Amériques. En sommes, pour la préparation du Concile, il y a bien 2 « poumons » majoritaires (l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord) dont les pays forment des « blocs » assez significatifs.

Nous ne pouvons donner des éléments concernant la part des membres de la Curie.

La question que l’on peut se poser est la suivante : Face à cette organisation hégémonique des listes et à la place si importante des religieux, est ce que la constitution des membres et des consulteurs des différentes commissions et secrétariats rend-elle bien compte de la réalité objective de l’Eglise Catholique à cette époque-là ? La question reste ouverte à ce moment de l’histoire : le concile qui va se préparer sera-t-il le concile de l’Eglise répandu à travers le monde, ou le Concile de l’Europe ? Ou plutôt le concile de quelque uns ?

A mon avis, il n’est pas question uniquement du « pouvoir » du centralisme romain, mais la capacité de l’Eglise à prendre la pleine mesure de l’expansion de sa « mondialisation ». Dans sa charge de gouvernement, l’Eglise a-t-elle pris la pleine mesure de cette universalité ? Comment la manifester, et surtout comment en tenir compte pour que toutes les Eglise particulières se sentent non seulement concernée, mais partie prenante ?

Il m’est permis de penser que la réaction du cardinal LIENARD, le 13 octobre 1962, demandant à ne pas signer tout de suite la reconduction des membres des différentes commissions, n’est pas un simple « putch » contre la Curie Romaine ! Je suis d’accord avec une récente analyse américaine qui pense que cette interprétation est une relecture idéologique a posteriori, qui manifeste une vision française, beaucoup trop centrée  sur l’Europe !

Au contraire, j’émets la conviction que le cardinal LIENARD avait une vision beaucoup plus large, et beaucoup plus haute de l’enjeu! Il avait peut-être compris, dans son intuition, ce qui était crucial à ce moment-là : la question de la « mondialisation » de l’Eglise. Et qu’en reconduisant les membres des commissions préparatoire pour les commissions du concile, c’est l’hégémonie de l’Europe qui aurait prévalue (avec l’Amérique du Nord), et ainsi le concile Vatican II aurait pu, à ce moment-là, devenir le concile des Européens ! Pour prendre la plein mesure de son universalité, il était nécessaire de prendre le temps de se connaitre, d’où le souhait d’attendre avant de voter… Chose faite, puisque 3 jours ont été octroyés par Jean XXIII.

Or, le concile Vatican II est à mon sens, le premier concile de l’histoire qui ne soit pas centré sur l’Europe, mais bien ouvert à toutes les Eglises particulières répandues dans le monde entier ! On ne peut nier l’influence considérable de la vieille Europe, mais un tournant a été pris, amorçant un déplacement du centre de gravité historique de l’Eglise, vers d’autres cieux…

Mais cela reste une autre histoire…