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Pour l’Eglise, le Concile Vatican II a été, le premier événement médiatisé de l’ère moderne. Voilà une évidence que les chiffres ne démentent pas : plus de 1000 journalistes assistent à la cérémonie d’ouverture, le 11 octobre 1962, et nombre d’entre eux, dont certains prêtres ou religieux, seront les correspondants de leurs journaux durant les travaux du Concile. Dès juin 1961 d’ailleurs, le pape Jean XXIII avait précisé qu’il souhaitait ne pas oublier les journalistes dans l’organisation de la rencontre. Il appréciait particulièrement leur désir d’être informés de la marche du Concile. Le bureau de presse, qui a ouvert ses portes le 18 avril 1861, diffusa pour sa part 176 bulletins de nouvelles et 141 monographies en diverses langues au cours des quatre sessions du Concile.

Les nombreuses interviews auxquelles les pères conciliaires n’ont pas manqués d’être soumis ont également, on s’en doute, eu une influence sur leurs rapports à la presse, et au monde des communications sociales. Le Concile était donc, dès le début, ouvert au monde des médias. Le décret Inter Mirifica, qui a été voté lors de la seconde session du Concile, prend logiquement sa place dans cet ensemble de relations habituelles.

S’attaquer au thème de la communication

Le décret sur les communications sociales, qui a été voté dès la deuxième session du Concile, pourrait passer pour un texte établi facilement. Pourtant, c’est le document qui a recueilli le plus de voix négatives : 503 pères conciliaires l’ont rejeté tandis que 1590 l’ont accepté.

Revenons quelques instants sur la genèse de ce texte. Il avait été élaboré par le secrétariat pour la presse et le spectacle, présidé par l’archevêque américain O’Connor. Ce secrétariat, englobé dès le début du Concile par la commission pour l’apostolat des laïcs, ne partait pas de rien. Le premier document d’importance sur le thème de la communication audio-visuelle, signé de Pie XII, date du 8 septembre 1957. L’encyclique Miranda Prorsus est un texte qui offre une vision positive de ces moyens de communications de masse que sont le cinéma, la télévision et la radio. L’Eglise s’y intéresse car elle a « pour des motifs plus impérieux que tous les autres, un message à transmettre aux hommes, le message du salut éternel, message d’une richesse et d’une force incomparables, message enfin que les hommes de toute nation et de toute époque doivent recevoir et accepter ». La vision positive, mais réaliste, de l’Eglise sur ces différents médias de masse s’appuyait sur les expériences développées depuis la fin de la seconde guerre mondiale, voire plus tôt pour la radio (Radio Vatican a été inaugurée le 12 février 1931).

Pour autant, la version de travail de ce décret, qui comportait 114 paragraphes, était reléguée à l’avant-dernière place dans le volume des projets remis aux pères conciliaires. Même si le thème, avec la médiatisation du Concile, était d’importance, le peu de recul et d’habitude pour traiter de ces sujets ne tendaient pas à le placer parmi les préoccupations principales des évêques. Il faut d’ailleurs reconnaître que ce texte a été étudié lorsqu’il y avait un blocage sur l’un des documents principaux. Ce fut le cas lors de la première session, suite au renvoi par le pape du texte sur la Révélation. S’affronter au thème des communications a été présenté, à ce moment du Concile, comme une « détente »[1]. Au bout de 6 heures de discussions (sur 3 jours), l’orientation générale du document fut votée par les pères, avec l’objectif de le rédiger de manière plus courte.

Lors de la seconde session, il fut décidé de voter ce texte, pour que la constitution sur la liturgie ne soit pas la seule à être promulguée. Mais les pères constatèrent les limites des orientations qu’ils avaient votées un an plus tôt. Cependant, le règlement du Concile imposait de poursuivre sur cette voie. Certains d’entre eux allèrent jusqu’à proposer que le Concile ne publie pas le document, tant il leur paraissait faible. Mgr Schmitt, évêque de Metz, « avait fait une critique sévère du schéma, déclarant qu’il manquait de souffle, de perspective doctrinale »[2]. Il fit partie des signataires d’une pétition contre le schéma, distribuée à l’entrée de la basilique Saint Pierre, le 25 novembre, jour du vote du document. Pour calmer les esprits, on renvoya une évolution de la pensée du Concile sur ce sujet au schéma 17, l’ancêtre de la constitution Gaudium et Spes. La constitution pastorale intègre ainsi une vision clairement positive de ces moyens de communications sociales aux numéros 6 et 61.

Ce long préambule historique était nécessaire pour présenter ce document, qui, malgré la légèreté dont on l’a accusé, recèle une vision et une ouverture permettant une évaluation et des évolutions ultérieures. Il contient également quelques éléments inédits au niveau du Concile.

Le document Inter Mirifica

Le texte final voté par les pères comporte 24 paragraphes, répartis principalement en deux chapitres. Après une rapide introduction, qui rappelle le pourquoi de ce document, le chapitre premier s’intéresse à l’enseignement de l’Eglise. Le second chapitre sera tourné vers une pratique pastorale. Globalement, le document souffle le chaud et le froid, reconnaissant le rôle des médias, mais insistant lourdement sur la loi morale qui doit être à l’origine de leur utilisation[3].

Dans le premier chapitre, l’insistance se porte sur deux points fondamentaux pour l’Eglise. Le premier est celui de la formation à l’utilisation de ces médias. L’Eglise et les pasteurs sont invités par le Concile, d’une part à utiliser « les instruments de communication sociale pour annoncer le message du salut et, d’autre part, d’enseigner aux hommes le bon usage de ces moyens » (IM 3). Concernant la création et la diffusion de l’opinion publique, qui est largement tributaire de ces médias, la formation est là aussi centrale, tout comme le besoin de justice et de vérité. Cette activité est principalement dévolue aux laïcs. En creux, on voit ici apparaître un thème majeur de la constitution pastorale sur l’Eglise dans le Monde de ce Temps (Gaudium et Spes).

A côté de cette formation nécessaire aux utilisateurs pour bien utiliser ces outils de communication de masse, le rôle des promoteurs de ces médias est centré sur leur responsabilité morale. Le paragraphe 11 parle de la « grave responsabilité » des producteurs (au sens large) au sein de ces médias. Le but visé par toute communication, comme l’écrit le Concile, est de « concourir efficacement au bien commun et tous ensemble peuvent contribuer plus aisément à la prospérité et au progrès de toute la société » (IM 5). Pour cela, la prééminence de la loi morale est constamment réaffirmée par le décret au long de cette première partie.

Le second chapitre est plus pratique et pastoral, et il concerne l’engagement de l’Eglise dans ces moyens de communications sociales. Si l’aspect moral est toujours aussi présent, ce chapitre entend mettre en avant les initiatives que l’Eglise doit prendre en vue d’assurer une bonne utilisation des moyens de communications sociales. Parmi ces dernières, la formation des acteurs ecclésiaux et des producteurs médiatiques (sous toutes leurs formes) est primordiale, et réaffirmée au long des paragraphes 14 à 16. En outre, l’engagement des catholiques à la création de canaux spécifiques est clairement énoncé à plusieurs reprises, les chrétiens étant invités à soutenir ces œuvres d’évangélisation et de diffusion de la vérité, sans que cela ne consiste en un rejet des médias existants. Ces derniers sont largement invités à collaborer avec l’Eglise d’ailleurs.

C’est vers la fin de ce second chapitre que l’on trouve, au numéro 18, l’engagement à mettre en œuvre, dans chaque diocèse, « une journée pendant laquelle les fidèles seront instruits de leu s devoirs en ce domaine [celui des communications sociales] et invités à prier pour cette cause et à verser leur obole ». Il s’agit, ni plus ni moins, de la mise en place de la Journée Mondiale des Communications Sociales. C’est le seul document conciliaire où une telle demande est formulée. En outre, au niveau national, des « offices nationaux pour la presse, le cinéma, la radio et la télévision » (IM 21) devront être crées et intégrer, comme la commission spéciale du Saint-Siège dans ce secteur, des laïcs.

On se rend compte que si la crainte d’une déviance morale de ces moyens de communications sociales est présente, cela n’empêche pas l’Eglise de se saisir de ces médias et de mettre en place des structures, nationales ou internationales pour coordonner leur travail.

Mais c’est surtout dans l’avant dernier paragraphe, qui fait partie de la conclusion du décret, que réside la nouveauté de ce document. Prenant acte du manque de recul des Pères dans ce domaine, et selon la proposition n°57 du document de travail, le texte final prévoit que la nouvelle commission du Saint-Siège sur les moyens de communications sociales « publiera sur mandat spécial du Concile une instruction pastorale » (IM 23) pour mettre en œuvre le programme développé dans ce décret. C’est à la fois le signe d’un manque de préparation et d’une attention nouvelle aux problématiques définies par ces nouveaux moyens de communication. Et là encore, il s’agit d’un point unique dans le Concile que ce renvoi à un document ultérieur lié de manière particulière au Concile car demandé de manière explicite par les Pères.

Rapide évaluation critique

On le constate, le document du Concile concernant les communications sociales est bref, et ne s’attaque que peu au fond et aux problématiques de la communication elle-même. En ce sens, il est clairement un document de transition, qui prend en compte la réalité de ces moyens de communication sans oser dépasser un cadre moral ou exhortatif.

Parmi les limites à noter, le fait que le document ait été élaboré au début du Concile, avant que son rapport au monde n’évolue, limite forcément l’ouverture positive du décret. Le vote prématuré du schéma lors de la première session et l’impossibilité de le remettre sur l’ouvrage est ici clairement en cause. D’autre part, la recherche autour de l’opinion publique (qui est citée au numéro 8) n’intègre aucun des points de vue sur l’Eglise développés dans Lumen Gentium, autour de l’importance du peuple de Dieu. Dans ce décret, tout est contrôlé et placé sous l’autorité des pasteurs, ne laissant aux laïcs que la place d’exécutants. Le Concile fait également l’impasse sur les recherches en sciences sociales dans le domaine de la communication. Inter Mirifica parle principalement d’information, cite même le « droit à l’information » (IM 5), mais rarement de communication tel que le terme commençait à être compris dans la société de l’époque. En ce sens, le document conciliaire manque cruellement de fondements sociologiques et anthropologiques ainsi que de perspectives théologiques.

Il convient cependant de noter, une fois de plus, le fait que le Concile ait voulu se pencher sur ce domaine : il s’agit là d’une reconnaissance réelle des moyens de communications sociales et de leur impact dans le monde, ainsi que des chances qu’ils représentent pour l’apostolat de l’Eglise. En outre, malgré de nombreux rappels à la morale, l’importance donnée à la formation personnelle, tant des utilisateurs que des producteurs, est le signe de la confiance accordée à la personne humaine dans ce domaine de la consommation médiatique. L’appel au droit à l’information (directement issu de l’encyclique Pacem in terris de Jean XXIII) se situe dans la même veine. Enfin, il faut citer l’engagement du Concile à poursuivre le travail engagé dans le domaine des communications, que ce soit à travers la formation des personnes, la création de nouvelles structures[4] et la publication ultérieure d’un document consistant sur le sujet.

Un document à suivre : Communio et progressio

C’est le 23 mai 1971 que Communio et progressio a été publiée. Cette « Instruction pastorale, voulue par Vatican II (…) développe des principes doctrinaux et des conseils pastoraux, omettant les applications détaillées qui, en raison de l’évolution incessante et des progrès en cette matière, ne peuvent être déterminées qu’en fonction des circonstances de temps et de lieu » (CP 3). Elle offre une véritable réflexion théologique sur le sens de la communication, mais aussi une étude anthropologique et sociologique bien plus poussée que le décret du Concile, tout en reprenant les axes donné par ce dernier. Et tout comme le document conciliaire, elle met en lumière « l’impérieuse nécessité pour l’Eglise de s’exprimer sans retard. Il lui faut prendre contact avec les professionnels de la communication sociale et leur apporter sa franche collaboration. Elle invite tous les hommes à faire servir effectivement ces moyens au progrès du genre humain et à la gloire de Dieu » (CP 186).

On le voit, 8 ans après la publication d’Inter Mirifica, l’attention aux réalités du moment et la précaution de l’Eglise restent les mêmes face à l’évolution rapide[5] des moyens de communication sociales. Le document conciliaire n’est donc pas un aboutissement, ou même un commencement, mais il est une étape importante qui a permis de donner une légitimité à la recherche et au travail avec ces médias dans et pour l’Eglise. L’Instruction pastorale de 1971 est cependant bien plus complète et précise que le décret conciliaire, et c’est donc plutôt vers elle qu’il convient de se tourner, comme un héritage direct du Concile. Inter Mirifica, en définitive, est important plus par son existence que par son contenu effectif, même si les axes qu’il développe restent encore d’actualité.



[1] Emile Gabel, “Introduction au décret sur les moyens de communications sociales“, p.377, in Concile Vatican II, Documents conciliaires 3, Editions du Centurion, Paris, 1966.

[2] Antoine Wenger, Vatican II, chronique de la deuxième session, p.221, Editions du Centurion, Paris, 1964.

[3] L’actualité des médias et des écrans montre que cette revendication, 50 ans plus tard, n’est pas dénuée de tout fondement.

[4] Le 2 avril 1964, le pape Paul VI crée la commission pontificale pour les moyens de communication sociale par le motu proprio In fructibus multis.

[5] C’est presque le titre de la dernière lettre apostolique de Jean Paul II, intitulée : « le progrès rapide » et consacré aux questions des communications sociales.