C’est le 18 novembre 1965, lors de la quatrième session, qu’a été approuvée à 2344 voix contre 6, cette constitution dogmatique.

Nous sommes à la dernière session du Concile, et dans les annales, il est extraordinaire de remarquer le foisonnement de publication !

Le Concile Vatican II est composé en tout de 16 textes. Et sur ces 16 textes, 11 ont été votés et approuvés lors de cette quatrième et dernière session !  En l’espace de près de 3 mois (14 septembre- 8 décembre 1965) un peu plus des deux-tiers des textes sont retravaillés et promulgués. Ce qui est considérable !

Même si Paul VI a décrété une période de Jubilé, du 1er janvier au 26 mai 1966 afin que les catholiques puissent recevoir, étudier, accepter et œuvrer pour le renouveau spirituel de l’Eglise à l’issu du Concile, il n’empêche, qu’aujourd’hui encore, on peut se demander comment cela est possible… Car recevoir onze textes d’un coup, aussi riches, profonds, divers, n’est pas chose facile : On peut très vite saturer, et par conséquent avoir une vision « partielle » et non globale.

Je me permets de penser que l’organisation de la réception souhaitée Paul VI, est tout de même utopique. L’idée est belle et généreuse, mais la concrétisation ? On ne peut recevoir autant de documents aussi forts, aussi rapidement. Sinon, on risque peut-être d’aller trop vite au travail de manière idéologique. Nous pouvons alors concevoir « l’herméneutique de continuité » souhaitée par Benoît XVI, comme une invitation à redécouvrir les textes du concile à la fois dans leur synchronie (les liens et les passerelles entre eux), ET dans leur diachronie (leur étude pour eux-mêmes). Tout cela pour sortir d’une vision parfois trop fragmentaire et unilatérale de certains textes. Retrouver finalement une vision « en continue » de l’ensemble des textes qui émanent du Concile.

Pour en revenir à cette constitution dogmatique. Elle est la plus courte des quatre constitutions majeures. Mais elle est, à elle seule, un traité de vie spirituelle, un traité de théologie, un fondement pour un renouveau ecclésiologique, une consécration des études scientifiques de l’exégèse moderne, un fondement d’unité entre les disciplines de la vie ecclésiale.

  1. DEI VERBUM : un traité de vie spirituelle ?

Rien que la lecture de l’avant-propos nous donne le diapason : nous sommes dans un style littéraire digne des grands auteurs « mystiques » chrétiens ! En citant la première lettre de l’apôtre saint Jean on voit bien le plan qui va se dessiner pour toute le but et le plan de la constitution : ANNONCER la vie éternelle auprès du Père mais qui est APPARUE. ANNONCER ce que l’on a VU et ENTENDU. ANNONCER pour être en COMMUNION avec les autres, et en COMMUNION avec DIEU.

Cette quadruple ANNONCE va finalement mettre les jalons pour comprendre la vocation et la mission de l’Eglise à travers l’histoire ! La vocation de l’Eglise, est un don qui vient de la Révélation de Dieu ! L’Eglise ne s’est pas créée elle-même ! C’est Dieu, par Jésus, qui lui a dit qu’elle devra annoncer ce qu’elle a vu et entendu… Autrement dit, elle devra PROFESSER sa foi ! Elle devra construite l’unité entre les croyants… Autrement dit, elle devra VIVRE sa foi. Elle devra être en communion avec Dieu, et pour cela elle devra CELEBRER et PRIER sa foi !

Ce qui est extraordinaire c’est que dès l’avant-propos, nous voyons se dessiner le plan actuel du catéchisme de l’Eglise Catholique promulgué par Jean-Paul II en 1992. Ce dernier mettant « l’acte de foi » sous quatre angles bien distincts : foi professée (analyse du credo de l’Eglise Catholique), foi célébrée (analyse des 7 sacrements), foi vécue (analyse des vertus chrétiennes, des 10 commandements) et enfin une foi priée (analyse de la liturgie de l’Eglise, et de la prière du Notre Père).

Si la constitution dogmatique DEI VERBUM, met en lumière la vocation et la mission de l’Eglise à travers l’histoire comme DON de la Révélation, on peut alors voir que le catéchisme de l’Eglise Catholique, fruit du Concile, nous donne un formidable outil pour en accomplir aujourd’hui tous les aspects !

Le chapitre 1 de cette constitution nous propose une vision de ce qu’est la REVELATION. Il y a cinq parties à ce chapitre. L’accent y est mis sur la personne de Jésus-Christ ! Si la REVELATION est la liberté de Dieu de se dire par lui-même, alors le sommet et l’achèvement de cette Révélation, n’est autre que la personne de Jésus-Christ lui-même, le « verbe fait chair » comme dirait le même saint Jean. Ce chapitre met en lumière la « dimension dialogale » entre Dieu et l’homme. Si Dieu se REVELE, c’est qu’il a envie de converser avec nous !

Ainsi cet aspect dialogal, constitutif par ailleurs de toute liturgie chrétienne qu’elle soit sacramentaire ou non ; conjointement associé à la personne même de Jésus-Christ, nous suffit pour attester l’enracinement spirituel de cette constitution. Qu’est-ce donc que la vie spirituelle, sinon comme dirait sainte Thérèse d’Avilla « un commerce avec Dieu » ? Ce dialogue et ce respect amoureux de la personne de Jésus est un magnifique et solide fondement pour une authentique vie spirituelle chrétienne.

La quatrième partie de ce même chapitre est un souriant clin d’œil au scepticisme ambiant, en ce qui concerne l’acte de foi ! En effet, il tente de montrer la relation qu’il existe entre l’acte de foi, et la Révélation même de Dieu. Dans une belle synthèse d’analyse paulinienne de la Lettre aux Romains, qui par ailleurs est le sous bassement de fondation de la démarche conciliaire, le concile montre bien que l’acte de foi précède l’accueil de la Révélation de Dieu.

Pour l’acte de foi, le concile dit : «…l’homme s’en remet tout entier et librement à Dieu dans un complet hommage d’intelligence et de liberté à Dieu qui révèle ».

Par conséquent l’acte de foi, est l’expression d’une intelligence éclairée, et d’un acte librement consenti. Intelligence et consentement, sont le prélude à l’accueil de la Révélation de Dieu ! Or, pour vivre cet acte de foi ainsi décrit, l’homme a besoin de sa raison pour éclairer son intelligence, comme sa liberté.

Mais, le concile ajoute : « …Pour exister, cette foi requiert la Grâce prévenante et aidante de Dieu ».

Ainsi sont réunies la démarche de raison et la démarche spirituelle ! L’acte de foi est tout autant un acte de raison, qu’un acte spirituel !

Et tout cela PRECEDE la Révélation ! L’acte de foi précède l’accueil du don de Dieu de se dire par lui-même ! Alors que nous vivons une époque, où l’exagération de l’approche « thomasienne » de la foi, fait que l’on ne croit que lorsque tout est compris, démontré, vérifié ! Comme si l’homme d’aujourd’hui était en « crise d’acte de foi », à cause de son incapacité à se déposséder ! Comme si pour croire en quelque chose, il fallait le « posséder » déjà… En somme aujourd’hui l’acte de foi est privatisé et cloisonné dans une sorte d’avarice !

Aussi je trouve que cette quatrième partie du premier chapitre nous bouscule aujourd’hui à reconsidérer à nouveau frais l’acte de foi comme une démarche de raison éclairée, une démarche de liberté consentie, une démarche spirituelle, mais surtout comme une démarche de dépossession, quelque part une offrande de soi, un « Me voici » !

La partie 5 de ce chapitre 1 dans sa rédaction, est une réponse à la question soulevée par Jean XXIII dans sa première encyclique, le 29 juin 1959 « Ad petri cathedram ». Nous avions vu, dans un précédant article qu’il souhaitait que le concile soit l’occasion de « réaffirmations doctrinales ». Selon lui, ces « réaffirmations doctrinales » devaient concerner ce problème de la vérité, et en particulier de la vérité révélée, c’est-à-dire la Parole qui vient d’un Autre… Il écrit :

Quant aux vérités qui échappent à la capacité naturelle de la raison, nous ne pouvons en aucune façon les atteindre sans la lumière et l’inspiration du Saint Esprit…. C’est pourquoi, le Verbe de Dieu qui « habite une lumière inaccessible »… C’est fait chair et a demeuré parmi nous pour éclairer tout homme qui vient dans ce monde et pour conduire toute l’humanité, non seulement à la plénitude de la Vérité, mais encore à la vertu et à la béatitude éternelle…Il s’agit, comme on le voit, d’une question très grave à laquelle est lié très étroitement notre salut éternel. Ceux… qui refusent à l’esprit humain la possibilité de s’ouvrir à une vérité ferme et certaine et qui rejettent les vérités révélées par Dieu… Ceux-là sont bien loin de la doctrine du Christ et de l’enseignement de l’Apôtre…

Ici Jean XXIII fait allusion à la crise « intellectuelle » de l’Eglise à la fin des années 1950. Une remise en cause de la théologie et de la définition même de la notion de « Révélation ». Ces « vérités révélées » sont directement liées à la personne même de Jésus. On touche alors ici le problème du statut et de la scientificité des Ecritures, car c’est par elles, que la Révélation peut-être transmise… Mais Jean XXIII évoque aussi la question de « l’enseignement de l’Apôtre », qui est dans l’encyclique la figure de saint Paul. La transmission de la Révélation passe aussi par cet « enseignement » qui n’est autre que le magistère de l’Eglise. Or, il faut reconnaître que déjà à cette époque on remet en cause le bien-fondé du magistère….

Cette question générale de la « transmission de la Révélation », au travers des remises en cause concernant la scientificité des Ecritures et le Magistère, est récurrente depuis l’encyclique de Pie XII « Humani generis » (le genre humain) de 1950. Pie XII y discerne les problèmes idéologiques, intellectuels, et méthodologiques dont l’Eglise doit faire face. Il ciblait déjà la question de la scientificité des Ecritures, de la contestation du Magistère comme lieu de transmission actuelle de la Révélation divine. Pie XII craignait une nouvelle crise aussi forte que celle qu’a connue saint Pie X, où les « modernistes » remettaient en cause les fondements de la Révélation !

Jean XXIII dans son encyclique ré-expose le même problème, mais dans un démarche différente… Autant Pie XII souhaitait « protéger et garder», autant Jean XXIII souhaite « exposer » au grand jour ! Finalement, avec le concile on ira plus loin que Pie XXII sur cette question. Ce dernier ayant « freiné » un jeune courant d’intellectuels portant le nom de « nouvelle théologie » avec des personnages dont Jean DANIELOU, Henri DE LUBAC, Yves CONGAR, Hans Uns VON BALTHASAR, Hans KÜNG et même Joseph RATZINGER… Or ce sont ces intellectuels qui pour une bonne part, assureront le renouveau ecclésiologique du concile !

Je pense qu’à ce niveau, on ne peut mettre en contradiction la vision de Pie XII et celle de Jean XXIII sur cette question très controversée concernant la Révélation.

En fait, l’un comme l’autre, veulent aborder cette question grave sur un des fondements essentiels du christianisme, mais la méthode et l’angle de vue ne sont pas les mêmes. Jean XXIII voudra explicitement, et il l’a bien dit dans son encyclique, ne pas remettre en cause le principe de la Révélation ! Dans le fond, ils vont tous deux dans le même sens, mais la manière n’est pas la même ! Pour Jean XXIII, il faudra « remettre à jour », c’est-à-dire, redire avec les mots d’aujourd’hui cet élément incontournable : la REVELATION. Ce qu’elle est, et son rapport avec la raison humaine.

Ce qui explique pourquoi la constitution dit ceci à la fin du chapitre 1 :

Le saint Concile reconnait que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut-être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées ; mais il enseigne qu’on doit attribuer à la REVELATION le fait que les choses qui dans l’ordre divin ne sont pas de soi inaccessibles à la raison humaine, peuvent aussi, dans la condition présente du genre humain, être connues de tous, facilement, avec une ferme certitude, et sans aucun mélange d’erreur.

Cette citation introduit au chapitre 2, qui comme par hasard, après avoir défini la REVELATION, aborde la question de sa « TRANSMISSION ». Les chapitres suivant pourront sans hésitations être considérés, comme une authentique source d’enseignement doctrinale non seulement face aux problèmes de l’époque mais également pour le nôtre…. Jean-Paul II n’a-t-il pas signé une encyclique sur ce même thème : le rapport entre la foi et la raison (Fides et Ratio) en 1998….

Comme quoi, le rapport entre la REVELATION et la RAISON n’est pas encore réglé… Alors les chapitres 2 à 4 pourraient être une source inépuisable face à nos problèmes de « transmission de la foi »….

Mais c’est autre histoire….

A suivre…