Amorces du renouvellement de la dimension « catholique » de l’Eglise

Documentation catholique, N°1308, 19 juillet 1959, p.897-922

 

Comme nous l’avions vu dans un article précédent, le 17 mai 1959,  lors de la Pentecôte, Jean XXIII va donner une impulsion particulière dans les différentes phases de préparation du Concile.

D’ailleurs nous pourrons remarquer que lors de chaque fête de la Pentecôte entre 1959 et 1962, Jean XXIII délivrera des homélies et allocutions, parmi les plus belles et les plus profondes pour tenter de rendre compte de la préparation et de l’esprit qu’il souhaite voir advenir pour l’évènement conciliaire.

Jean XXIII, en choisissant la fête de la Pentecôte, imprime à l’enseignement du magistère, un renouvellement propre à l’Orient. Jean XXIII, suite à ses différentes missions, connait bien le monde oriental, et surtout sa théologie sur l’Esprit Saint. Le monde occidental est plus façonné par une théologie christo-centrée.

Or, faire de l’homélie sur la Pentecôte, une interprétation anamnétique de l’Eglise, et choisir comme date symbolique de cette préparation au renouvellement de l’Eglise cette fête liturgique, Jean XXIII permet largement d’ouvrir la porte au renouvellement de la théologie de l’Esprit latin dans le monde latin.

C’est cet enracinement dans une théologie du Saint Esprit en connexion avec l’ecclésiologie, qui va permettre à Jean XXIII de mettre en œuvre la préparation du Concile, dans une manifestation « catholique », universelle, de l’Eglise. Il souhaite que dès le début de la préparation, avant même que le Concile ne soit convoqué et que les Pères Conciliaires ne soient là, cette dernière manifeste toute la diversité, toute l’universalité de l’Eglise.

Pour manifester l’universalité et la diversité de l’Eglise, Jean XXIII promulgue la création de la commission anté-préparatoire à la Pentecôte 1959. Cette commission aura pour rôle de constituer toute la « matière » (thèmes, et contenus théologiques et pastoraux) qui sera soumise aux Pères Conciliaires. Il lance, grâce à cette commission, une gigantesque consultation mondiale ! Puisque seront consultés tous les cardinaux, archevêques et évêques du monde entier. Ainsi que tous les patriarches et responsables des Eglises catholiques orientales, tous les supérieurs majeurs de congrégations religieuses, l’ensemble des universités catholiques et facultés de droit canonique à travers le monde.

Il est à noter que la consultation ne concerne que les responsables hiérarchiques, hormis les universités et les facultés de droit canonique. Ce qui est tout à fait normal étant donné qu’un Concile, selon la pratique pluriséculaire de l’Eglise, ne rassemble que les responsables hiérarchiques de communautés chrétiennes ou religieuses, et ceux que ces derniers veulent bien nommer.

Cette commission devra récolter, analyser, synthétiser, et ordonner l’ensemble des résultats de cette consultation mondiale. La tâche sera d’autant plus difficile, que les retours de consultations se feront dans toutes les langues. Un effort de traduction et de coordination sera nécessaire ! Rien que sur cette question de langage pour constituer la matière du concile, ce travail de la commission ressemblera à l’expérience de la Pentecôte, telle qu’elle est décrite dans les Actes des Apôtres : on parle des merveilles de Dieu dans toutes les langues !

Une fois la synthèse et l’analyse des résultats de consultations obtenues, le travail de la commission anté préparatoire permettra de discerner la création de « commissions de préparation» qui se verront attribuées une tâche particulière. Le travail ira vite, puisqu’un an plus tard, le 05 juin 1960, à la Pentecôte, Jean XXIII promulgue la création de 10 commissions de préparation, avec chacune un thème particulier (rôle des évêques, apostolat des laïcs, théologie, sacrements, liturgie, Eglises catholiques orientales, les prêtres, le peuple chrétien, l’école catholique et les séminaires, les religieux). Ainsi qu’une commission centrale qui coordonnera l’ensemble des travaux des 10 commissions.

Mais nous n’en sommes encore pas là…

Avant cela, pour accompagner le travail de cette consultation mondiale suivie par la commission anté préparatoire, et pour aider au discernement des membres hiérarchiques consultés, Jean XXIII adresse sa première encyclique proposant des pistes sur la préparation de ce futur Concile. Le 29 juin 1959, il signe donc l’encyclique « Ad petri cathedram ».

Il est extraordinaire de voir la cohérence de pensée de Jean XXIII, et le programme très précis de la préparation. Il est bien le « pasteur » qui guide avec soin et de prêt, la préparation du Concile. Mais il guide en collégialité avec les autres membres hiérarchiques de l’Eglise. En effet, même s’il soumet l’idée de convoquer un concile aux cardinaux, Jean XXIII manifeste un détachement complet sur le contenu ! Il discerne qu’il est nécessaire qu’un concile soit convoqué pour répondre aux questions du temps, mais en même temps, il ne sait rien du contenu de la réponse: il s’en remet au discernement de tous les membres de la hiérarchie catholique, consultés à travers le monde ! Le Concile Vatican II sera bien une « réponse » aux questions du temps, que Jean XXIII a pris la peine de discerner et de cibler le 25 janvier 1959.

L’encyclique est un déploiement très ordonné de son allocution lors du consistoire exceptionnel du 25 janvier 1959, en lien avec l’ensemble des décisions, à savoir convoquer le synode de la ville de Rome, le concile oecuménique, la réforme du code de droit canonique.

A cette date, comme je l’avais déjà mis en lumière dans un article précédent, Jean XXIII propose l’idée d’un Concile pour des « réaffirmations doctrinales » (pour renforcer la liberté sujette à de graves compromissions, et contre les erreurs de doctrines qui se répandent à cause d’une mauvaise exploitation des moyens de communications), et de « sages ordonnancements » pour raviver la vie évangélique et morale, lutter contre le matérialisme grandissant, œuvre en faveur de l’unité et de la paix. En prenant appui sur les trois thèmes majeurs de la lettre aux Romains, et face à la dégradation de la liberté constatée dans le monde, Jean XXIII souhaite que le Concile puisse œuvrer pour la vérité, l’unité et la paix.

Tout le plan de l’encyclique sera fait à partir de ces «  thèmes » : Vérité, Unité, Paix. Ainsi le travail de préparation du Concile aura un enracinement dans le sillage de la Lettre aux Romains de saint Paul !

Pour la partie consacrée à la « Vérité », Jean XXIII évoque les difficultés de l’Eglise face à la contestation grandissante envers les vérités révélées et l’Ecriture, l’indifférentisme religieux (montée du matérialisme), de même que les problèmes liés à la propagation volontaire de fausses idées à cause des médias. Il écrit à ce sujet :

Quant à ceux qui osent à dessein attaquer la vérité connue, parler, écrire et agir en se servant des armes du mensonge, pour se concilier la faveur des gens simples et pour modeler à leur guise, l’esprit des jeunes, encore souple et ignorants, ceux-là, sans aucun doute, abusent de l’ignorance et de l’innocent d’autrui et se livrent à une activité absolument répréhensible…

On peut en déduire que Jean XXIII semble souhaiter que le Concile puisse réaffirmer la doctrine catholique en ce qui concerne la Révélation, ainsi qu’une juste utilisation des médias au service de la vérité. Pour cette question de la vérité ainsi exposée, le Concile répondra puisqu’une constitution dogmatique sera consacrée à la Révélation et aux statuts des Ecritures : « Dei Verbum ». Et un décret concernera les médias et la communication : « Inter mirifica ».

Pour l’ « Unité », Jean XXIII va d’embler mettre l’unité en lien avec la paix. Ces deux dimensions devront concourir aux « sages ordonnancements » à la fois en faveur de l’Eglise, mais aussi de l’unité du genre humain. Le premier paragraphe révèle la visée générale du futur concile selon la pensée du pape. Il dit ceci :

De l’acquisition de la vérité pleine, entière, et sincère, doit découler nécessairement l’élévation des esprits, des cœurs, des actions. Les oppositions, les litiges, les désaccords naissent en premier lieu du fait que la vérité n’est pas connue, ou, que pire encore, du fait que bien connue, elle est attaquée en vue des avantages que l’on espère retirer du mensonge, ou par suite de cet odieux aveuglement qui pousse les hommes à justifier, et avec trop d’indulgence, leurs passions et leurs actions coupables…

Ce paragraphe, met en lumière le nœud que Jean XXIII avait discerné devant les cardinaux et qui l’avait poussé à demander la convocation du concile. Ne perdons jamais de vue, que si Jean XXIII souhaite un concile, c’est à cause de la dégradation progressive et de la compromission de la liberté. La nouveauté de Jean XXIII est qu’il semble ne pas s’intéresser uniquement à la liberté de l’Eglise, dans son rapport avec les Etats, mais aussi de la liberté de l’homme en général.

Jean XXIII suggère donc, que le concile, se voulant réponse à cette dégradation et à cette compromission de la liberté, devra remettre en lumière la vérité. Mais attention, la vérité révélée, autrement dit, le dépôt de la foi ! C’est clair : le concile devra bien réaffirmer, et redire, pour le monde de ce temps, ce que l’on appelle le « dépôt de la foi » que constitue la Révélation!

Cette réaffirmation permettra non seulement de se réapproprier ce même dépôt, mais surtout d’être un fondement solide pour, concrètement, œuvrer en faveur de la paix et de l’unité ! Recherche de la vérité s’associe alors pour une action en faveur du genre humain, du monde et de l’Eglise ! La paix et l’unité grandiront lorsque la liberté sera sauvegardée et protégé, au sein même de cette recherche de la vérité. Le Concile répondra à cette question sur l’unité du genre humain, par la constitution dogmatique et pastorale « Gaudium et spes ».

Pour se faire, Jean XXIII va rédiger 02 parties complètes sur cette question de l’unité : une partie sur l’unité du genre humain. Une autre, sur l’unité de l’Eglise.

Jean XXIII va d’abord développer l’unité du genre humain ! Voilà ce qui l’inquiète en premier ! Par conséquent, nouveauté dans l’histoire, Jean XXIII semble souhaiter que le travail du concile soit d’abord pour le monde, en faveur de la fraternité humaine ! L’unité du genre humain repose, dans cette partie de l’encyclique, sur le travail de la doctrine sociale de l’Eglise. Jean XXIII, qui dès le début de son ministère de prêtre a œuvré en faveur de monde ouvrier par des associations de solidarité, semble être préoccupé par cette question : la division entre les hommes et les conflits proviennent de cette question sociale du travail. Ainsi, l’action concrète de l’Eglise en faveur de l’unité du genre humain, reposera sur la question du travail de l’homme. Le décret sur l’apostolat des laïcs « Apostolicam actuositatem » traitera de cette question sociale, ainsi que la constitution dogmatique pastorale « Gaudium et spes ».

C’est seulement après avoir évoqué la question de l’unité du genre humain, que Jean XXIII propose une autre partie sur l’unité de l’Eglise. Il opère une médiation johannique, théologique et cordiale sur cette question. Cette unité de l’Eglise, reposera sur plusieurs domaines : unité de foi, de gouvernement, de culte : à travers ces trois anges d’approche de l’unité de l’Eglise, nous retrouvons en fait, toute la théologie de l’épiscopat, qui à cette époque est en pleine recherche. L’épiscopat, se fondant sur une mission de promouvoir et de défendre l’unité des croyants au sein du peuple qui leur est confié, est en fait construite à partir de la charge d’enseignement (unité de la foi), la charge de gouvernement (action pastorale), la charge de sanctification (le culte). Il est extraordinaire de voir que Jean XXIII met en lien la question de l’unité de l’Eglise, avec la théologie de l’épiscopat ! Cependant il propose un socle concret pour cette recherche multiforme de l’unité de l’Eglise : la charité.

La question de l’unité de l’Eglise sera posée dans plusieurs textes du concile. Déjà la constitution dogmatique sur l’Eglise « Lumen Gentium », et dans son décret d’application en faveur de l’oecuménisme « Unitatis redintegratio ». Il y aura aussi un décret sur la charge pastorale des évêques « Christus dominus », sans oublier la constitution dogmatique sur la liturgie « Sacro sanctum concilium ».

Il est stupéfiant de voir que dès le 29 juin 1959, se profile déjà les thématiques de huit textes du Concile (soit la moitié), dont les quatre constitutions dogmatiques majeurs !

Cependant, le génie de Jean XXIII, va être dans la rédaction même de cette encyclique.

Dès l’introduction, ce texte est écrit pour les catholiques, mais ouvert aussi en faveur des « hommes de bonne volonté » ! C’est la première fois, qu’un pape s’adresse, dans un texte du magistère, pour les catholiques « ad intra », mais pour le monde « ad extra » ! Par exemple, il écrit :

L’éternelle jeunesse de l’Eglise, catholique. Elle est le signe de ralliement des nations. C’est d’elle que tous les peuples reçoivent la lumière intérieure et la douceur de la charité…

Mais la citation la plus significative est sans aucun doute celle-ci :

Nous exhortons à cette concorde et à cette paix les chefs suprêmes des nations. Placés au-dessus des conflits, Nous embrassons tous les peuples avec la même charité et ne sommes pas mû par des intentions de domination politique ni par aucun désir des biens terrestres. En parlant d’un sujet aussi important, Nous croyons pouvoir être jugé sereinement et écouté par les hommes de toutes les nations…

Le souhait de Jean XXIII est que le concile soit une œuvre de renouvellement de vie chrétienne pour l’Eglise Catholique (« ad intra »), et en même temps, une œuvre en faveur de la paix pour le monde (« ad extra ») !

Toute la dernière partie, soit moins d’un tiers du document, est faite de salutations qui s’adressent à toute l’universalité de l’Eglise! Il y a un paragraphe pour chacun ! Pour les évêques, les prêtres, les religieux, les missionnaires, les religieuses, les membres de l’Action Catholique, les affligés et éprouvés, les économiquement faibles, les réfugiés et les émigrés, les personnes persécutées.

Cette vision du futur concile, à la fois « ad intra » et « ad extra » Jean XXIII le dit en concluant son encyclique par ces termes :

Et puisqu’il y a aujourd’hui tant d’hommes et de femmes qui ont besoin de nos conseils, de la lumière de notre exemple et même de nos secours, à cause de l’état de misère dans lequel ils se trouvent, exercez-vous aux œuvres de miséricorde, qui sont très agréables à Dieu, chacun selon ses forces et ses ressources. Si vous vous efforcez tous d’accomplir tout cela, on verra de nouveau briller dans l’Eglise cet état de vie chrétienne décrit de façon si étonnante dans l’épitre à Diognète…

Il ne reste plus qu’à voir ce que va donner cette consultation mondiale… Mais ce sera une autre histoire !