Oui l’Esprit Saint est bien à l’œuvre !

Documentation Catholique, N°1306, 21 juin 1959

Je commence ainsi cet article face à nos « prophètes de malheurs », ceux de notre temps, qui aujourd’hui encore, ont la prétention de répandre l’idée que l’Esprit Saint n’a pas soufflé au Concile, et que ce dernier au contraire se sépare de la vraie foi, provoquant ainsi l’effondrement de l’Eglise !

Or force est de constater qu’en ce 17 mai 1959, Jean XXIII prononce une allocution en la solennité de la Pentecôte afin de rendre publique la commission en vue de commencer la préparation du Concile, avec le cahier des charges de cette dernière ! Mais dans ce discours, on voit se dessiner ce qui prendra corps tout au long de l’année 1959, et je dirai même ce qui adviendra dans l’œuvre du Concile !

Jean XXIII se montre un pape « liturgique ».

Il vie et enracine ses décisions dans l’année liturgique !

Dès le début de son discours, dans le premier paragraphe, il opère une sorte de relecture de son pontificat. Cela fait sept mois qu’il est élu, juste le temps de vivre, les principales fêtes de l’année liturgique. Il montre combien ces fêtes sont sources de renouvellement, d’approfondissement et de sanctification. Il écrit au 4ème paragraphe:

Dans la liturgie, chaque année, il est donné à nos yeux de revoir ces grands évènements ; il est donné à nos cœurs d’en goûter à nouveau la signification : c’est la revification de notre esprit dans la grâce qui nous sanctifie et nous élève.

Dans la paragraphe suivant, Jean XXIII expose une interprétation ecclésiale de la Pentecôte : cette dernière étant comme une « anamnèse » de l’Eglise. Par cette célébration, il y a comme un plissement du temps entre la passé, le présent et l’avenir. C’est la réforme liturgique qui introduira au sein de la messe, ce que l’on appelle « l’anamnèse » dont voici un exemple : « …Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta Résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire ». A travers cette formule liturgique c’est toute l’expression de la notion théologique de « Mémorial ». A savoir que l’on fait « mémoire » d’un évènement du passé, qui « s’actualise » dans le présent, et qui « ouvre » un avenir. Cette dimension d’anamnèse, se trouve déjà clairement exprimée au sein de l’interprétation de la fête de la Pentecôte qu’en donne Jean XXIII. Il écrit cette phrase, que je trouve géniale :

Oh, Quelle beauté que cette rénovation des dons célestes de l’Esprit Saint, qui nous assurent les gloires immortelles. Toute l’histoire de l’Eglise est là. L’expérience du passé, la réalité du présent, la vision de l’avenir, tout est là !

Il est extraordinaire de penser que Jean XXIII semble même « devancer » les philosophes ! Pourquoi ? Parce que Jean XXIII nous livre ici une méditation sur le temps. L’expérience liturgique de la Pentecôte, semble être ce rassemblement du passé, du présent et de l’avenir, mais qui sont condensés dans l’évènement vécu au présent. C’est dans le présent de cette fête de la Pentecôte 1959, vécue par Jean XXIII et les autres chrétiens de son temps, où sont condensés l’expérience passée, la réalité du présent et la vision de l’avenir. Je dis qu’il « devance » les philosophes, parce que la rédaction d’une telle vision du temps sera faite par Paul Ricoeur, dans son ouvrage « Du texte à l’action » de 1986. Il fera une méditation sur le temps dans le chapitre « initiative », qui aujourd’hui encore, reste inégalée. Paul Ricoeur, parle du concept de « temps phénoménologique », et c’est ce dernier qui condense, dans l’expérience du présent (un « présent phénoménologique »), à la fois le passé, le présent et l’avenir. D’une manière poétique, nous dirons que le passé et l’avenir sont « convoqués » au présent ! Ainsi, dans cette analyse du temps et de l’histoire de l’Eglise, au sein même de l’expérience liturgique de la Pentecôte, Jean XXIII se place dans ce courant phénoménologique. Il donne une dimension phénoménologique au temps dans la liturgie.

Et cette vision de l’expérience liturgique, est déjà en elle, une nouveauté ! Nous avons ici dans cette simple phrase de Jean XXIII un des sous bassement de la constitution dogmatique sur la liturgie « Sacrosanctum Concilium » signée le 4 décembre 1963 à 2147 voix contre 2, et qui renouvellera en profondeur la notion de Mémorial et d’anamnèse.

Le génie pastoral de Jean XXIII sera de dire, à travers cette vision « anamnétique » de l’Eglise, que l’expérience de l’effusion de l’Esprit Saint, est avant tout une expérience « nuptiale », de « communion »  avec l’Eglise ! Invoquer l’Esprit Saint, est perçu par Jean XXIII, comme une expérience de communion avec l’Eglise, dans la totalité de son histoire ! On est bien loin du phénomène de « privatisation » actuelle des dons de l’Esprit Saint, dont certains groupes ecclésiaux, se voulant plus enclin aux charismes les uns que les autres, évitent de temps à autre cet écueil. Aujourd’hui l’Esprit Saint ME parle, Je sais ce qu’il a fait POUR MOI… Oui, certes… Mais la communion avec l’Eglise, qu’en faisons nous ? Jean XXIII rappelle cette dimension essentielle, montrant que Vatican II renouvellera la vision ecclésiale, en particulier dans les premiers chapitres de la constitution dogmatique « Lumen Gentium », signée le 21 novembre 1964 à 2151 voix contre 5.

 Une autre nouveauté ! Et de taille celle-là ! Il s’agit du paragraphe suivant où Jean XXIII écrit :

 Ce déroulement de notre vie personnelle et sociale, comme individus et comme membres du grand corps vivant de l’Eglise catholique, est tissé de joies et de peines, de consolations et d’amertume. Il vous sera agréable d’entendre parler  de consolations, mais ne refusez pas, par contre, de participer avec Nous aux tristesses les plus lourdes de Notre immense sollicitude pastorale, étendue à toutes les régions de la terre.

Comment ne pas y lire déjà en filigrane, ce que sera la dernière constitution dogmatique « Gaudium et spes », signée le 8 décembre 1965 à 2307 voix contre 75 ? Toute l’introduction du texte Conciliaire, et la présentation de sa démarche, tant pastorale que théologique, sont comme déjà discrètement évoqués dans cette citation de Jean XXIII !

Face à certaines personnes, même qui ont de grandes responsabilités dans l’Eglise, et qui osent dire que « Gaudium et spes » est le texte du Concile qui a le plus mal vieilli, j’ose demander pourquoi une telle sentence pessimiste à son égard?

Car, à mon avis « Gaudium et spes », tant dans sa démarche intellectuelle et théologique, que dans son analyse, porte en elle, tout l’enracinement pastoral de l’Action Catholique, au travers du célèbre adage « Voir », « Juger », « Agir » ! C’est peut-être parce que l’on a des griefs avec l’Action Catholique que l’on mésestime avec une certaine prétention cette constitution…

En tous cas, Jean XXIII semble, à sa façon, appliquer cela ! Lors de la précédente étude de son discours, lors du consistoire exceptionnel du 25 janvier 1959, nous avons pu voir, qu’il opère finalement cet adage propre à l’Action Catholique : Il « voit » le monde tel qu’il est (question de la liberté, des persécutions de l’Eglise de Chine, des relations internationales allant se dégradant). Il « juge » et opère un discernement (pour lui, une manifestation nouvelle de l’antique péché originel avec la spoliation de la liberté qui causera un déséquilibre relationnel entre les peuples). Il « agit » en proposant l’idée de convoquer le Concile. Jean XXIII semble porter en lui, cette imprégnation profonde de la démarche de l’Action Catholique, qui d’ailleurs deviendra un des sujets de réflexions souhaités par un bon nombre d’évêques au moment de la préparation.

Oui, la constitution dogmatique « Gaudium et spes », représente un évènement dans l’histoire des Conciles. Mais comment le saisir. C’est une constitution de « théologie pastorale ». Bien sûr avec une vision du monde, qui elle, n’est plus valable. Mais dans sa démarche, elle rend officiel une manière de faire de la théologie ! Et en ce sens, le génie de cette constitution est là ! « Gaudium et spes », est un évènement parce qu’elle redistribue le domaine de la théologie !

On assiste alors à un décloisonnement ! Avec « Gaudium et spes », on peut faire de la théologie à partir de la pastorale ! Avec « Lumen gentium » on fait de la théologie en pensant et en vivant le mystère de l’Eglise, et non plu une unique gérance institutionnelle. Avec « Dei Verbum », on fait de la théologie en étudiant les sciences bibliques, chose inouïe depuis la grave crise moderniste au début du XXème siècle, où l’exégèse et la théologie était séparée. Avec « Sacrosanctum concilium », on fait de la théologie en pensant et en vivant la liturgie, et ce n’est plus une affaire de rites ! Ainsi la théologie retrouve d’autres lieux, qui lui était séparés depuis de longues dates : la liturgie, l’Ecrite, l’Eglise, la pastorale. Ces 4 derniers domaines sont donc des « lieux théologiques » à part entière et, à mon avis, reconnu comme tel!

Avons-nous saisi cela encore aujourd’hui ? Avec cette phrase de Jean XXIII, annonçant « Gaudium et spes », je dirai que cette constitution n’a pas fini de faire parler d’elle-même, car elle incarne l’histoire de l’Eglise à cette époque là ! Elle reflète au mieux l’Incarnation de l’Eglise, en ce temps là. Et c’est elle, qui traduit cet élargissement du champ de la théologie.

Une préparation au Concile vraiment universelle !

Jean XXIII y synthétise toute l’action de l’année 1959 ! 

Et avec tout cela, je ne vous ai parlé que d’1/6 du discours…..

J’espère que vous irez le lire, parce qu’il est tout simplement beau et émouvant…

Jean XXIII y annonce la Commission préparatoire au Concile, et rien que pour cela, nous regarderons cela de plus près, pour mieux saisir la préparation de cet évènement majeur du XXème siècle.

Il donne le cahier des charges pour toute l’année 1959.

 … A suivre….