Jean XXIII à St Paul hors les murs, le 25 janvier 1959

Le 25 janvier 1959, suite à la célébration de clôture de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, Jean XXIII fit une allocution solennelle au cours d’un consistoire extraordinaire, remettant ainsi à la consultation du collège des cardinaux le soin d’examiner la question d’un synode diocésain pour Rome, d’un concile œcuménique pour l’Eglise Universelle, et de la réforme du code de droit canonique. Même la Documentation Catholique relate cela de manière quasi anecdotique…

Trois évènements

Il est important d’avoir à l’esprit d’une part qu’en ce 25 janvier 1959, Jean XXIII ne « convoque » pas le Concile au sens strict du terme (il ne s’agit que d’une allocution donnant assise à son élaboration). D’autre part cette allocution ne concerne pas un, mais trois évènements ! Avec ce consistoire, c’est pour ainsi dire toutes les composantes organiques de l’Eglise qui vont se mettre en phase de consultation pour préparer la décision officielle de convocation du Concile le 25 décembre 1961.

Ce n’est que le 29 mars 1959, que la Documentation Catholique publie le texte, après son édition dans les Actes du Saint-Siège à la même période. Afin de bien saisir les enjeux que pose Jean XXIII pour cette consultation préparatrice à trois évènements, l’étude de cette allocution fait ressortir une structure narrative tripartite :

  • Tout d’abord un exposé aux cardinaux sur la prise de conscience d’un fait : on attend beaucoup du programme de gouvernement du nouveau pontificat.
  • Ensuite un exposé sur ce que Jean XXIII discerne concernant les besoins de la ville de Rome et du monde entier.
  • Enfin l’annonce d’une prise de décision sur 3 points.

Un pontificat attendu

Dans sa première partie, Jean XXIII exprime clairement sa prise de conscience qu’il est « observé », c’est-à-dire que l’on attend de lui quelque chose, et que ses décisions concrètes suscitent une espérance ou une désespérances accrues. C’est net lorsqu’il écrit :

Nous savons que de nombreux cotés avec piété et ferveur, et d’autres cotés, avec malveillance ou incertitude, on regarde le nouveau Pape, dans l’attente de ce qu’on est en droit d’espérer de lui de plus caractéristiques…. Un point plus particulier est fixé comme pour marquer la note, sinon la principale et la seule, du moins un des plus expressives, de la physionomie d’un Pontificat qui vient prendre sa place plus ou moins heureusement dans l’histoire… 

Ces différentes allusions témoignent bien d’un climat contrasté suite à son élection, non pas directement au niveau de sa personne, mais des réalités auxquelles il faut faire face.  Se pose alors la question de savoir ce que l’on attendait du nouveau pape à cette époque là ? Qu’est-ce que ce « plus caractéristique » ? Suite à la mort de Pie XII, quelles étaient les attentes et les points importants adressés à l’Eglise ? Quelle est cette situation plus ou moins heureuse de l’histoire dans laquelle le pontificat devra s’insérer ?

Face à toutes ces questions que l’on se posait à l’époque, Jean XXIII montre bien, par cette prise de conscience, l’orientation qu’il veut donner à son pontificat. Par conséquent, c’est au sein de l’analyse de Jean XXIII concernant les besoins de la ville de Rome et du monde entier, que nous trouvons les fondements et les motivations de l’annonce du Concile…

Évêque de Rome et Pasteur de l’Eglise Universelle

Avant d’exposer, en 2ème partie de son allocution, ce qu’il a discerné après 3 mois de pontificat, Jean XXIII atteste sa charge papale : Il se définit d’abord comme évêque de Rome, et seulement après, en tant que Pasteur de l’Eglise Universelle en écrivant :

au double devoir confié à un successeur de saint Pierre, apparaît soudain la double responsabilité d’évêque de Rome et de Pasteur de l’Eglise Universelle… Deux attributions qu’on ne doit pas séparer, qu’on doit même harmoniser entre elles… 

Jean XXIII est ici profondément « traditionnel ». Il ne fait pas de rupture avec la théologie concernant la charge papale mais il modifie très significativement la « manière d’être» en se démarquant de ses prédécesseurs, qui au fil des siècles, avaient plus conscience de la charge pastorale de l’Eglise Universelle, que de la charge épiscopale de Rome. Si Jean XXIII réaffirme qu’il ne faut pas les « séparer » mais les « harmoniser », on peut en déduire que par le passé, nous étions tombé dans cette tentation. Nouveauté en tant que pape : il va d’abord discerner les besoins de l’Eglise de Rome, et seulement après, discerner les besoins de monde. D’ailleurs, au sein même de l’allocution, le paragraphe concernant les besoins de l’Eglise de Rome est plus long que celui des besoins du monde !

Évêque de Rome

En tant qu’évêque de Rome, Jean XXIII expose deux problèmes sociologiques majeurs : le problème concret d’urbanisme et de l’expansion de la ville (qui semble être devenue, en périphérie, un foisonnement de maisons « anarchiques ») ; le second problème (qui lui est attaché) est celui de la problème de la cohésion sociale face au foisonnement de l’urbanisme.  En corollaire de ces deux problèmes sociologiques, et en faisant la comparaison avec l’épisode évangélique où Jésus demande à ses disciples de nourrir la foule avec cinq pains et deux poissons, Jean XXIII souligne la difficulté pour l’Eglise d’accomplir sa mission ; les besoins humains et spirituels sont tellement grands, et les « moyens » semblent si faibles. Jean XXIII expose, sans le dire vraiment, les problèmes de l’évangélisation face aux problèmes sociologiques et aux mutations de l’urbanisme en son temps. Il montre la difficulté, malgré les efforts de l’Eglise de Rome, de pouvoir « s’implanter » dans cette modification de l’urbanisme.

Pasteur de l’Eglise Universelle

Ensuite, en tant que Pasteur de l’Eglise Universelle, Jean XXIII constate les fruits bénéfiques que suscitent en son temps le christianisme. Mais il évoque également ce qu’il définit comme le problème contemporain : l’abus et la compromission de la liberté de l’homme, qu’il voit comme une « tentation » dans le concept de l’époque que l’on appelle le « progrès ». La pensée de Jean XXIII est ici dense et complexe. Pour le pape, l’homme se coupe de la quête spirituelle, et va même « organiser » la contradiction et la séparation d’avec Dieu et le mystère de la Rédemption, pour se concentrer uniquement sur les « biens terrestres ». L’organisation de cette séparation semble résider dans le problème concret de la liberté religieuse, dans son rapport avec l’Etat. D’une manière générale, cette coupure d’avec les biens spirituelles va engendrer une séparation totale, à l’image de la pensée de saint Augustin lorsqu’il parle de la dichotomie entre la Cité de Dieu et la Cité des hommes. Selon Jean XXIII cette séparation va engendrer une division funeste conduisant à la lutte contre le bien et la vérité, aboutissant à une décadence spirituelle et morale. Cette compromission de la liberté de l’homme (qui se coupe de Dieu et des biens spirituels pour ne se concentrer que sur les biens terrestres, encouragé par la recherche et l’unique attrait des avantages matériels que le « progrès » suscite) peut conduire comme par le passé, à la ruine des nations. Pour Jean XXIII certains « élus », tout comme des membres de l’Eglise, semblent être aveuglés, par cette unique quête des « biens matériels » au sens large.

Le péché originel !

Cette 2ème partie de l’allocution de Jean XXIII est complexe à saisir, surtout en ce qui concerne le discernement de Jean XXIII sur les besoins spirituels du monde entier. Cela tient au fait que d’une manière générale, en traitant de la question de la liberté de l’homme, de son abus et de sa compromission, l’allocution évoque la question essentielle de ce que la théologie catholique identifie au terme de « péché originel » et que l’on retrouve raconté et mis en dramaturgie dans le récit mythologique de la Genèse (à savoir, la liberté de l’homme pervertie par le serpent et utilisée abusivement par Eve puis Adam vis-à-vis des recommandations de Dieu, ce qui conduit à la séparation d’avec ce dernier et au bannissement du Paradis). En somme, pour l’époque historique et économique du début des 30 glorieuses où le texte a été rédigé, au sein même de la notion très en vogue de « progrès », Jean XXIII semble y discerner une tentation concrète et réelle, manifestant l’antique « péché originel ».

On est en droit de se poser la question de savoir si Jean XXIII a une vision « négative » du monde, car le genre littéraire le laisserait entendre. Le génie d’écriture de Jean XXIII repose sur le fait que nous ne savons pas à quel plan il se situe. Chez le pape, qui est connu pour sa nature si joviale, ce ton négatif n’est-il pas un simple effet de style hyperbolique dans l’acte d’écriture? N’est-ce pas tout simplement la concrétisation de la lucidité, qui emprunte volontiers le genre littéraire de la négativité, sans pour autant tomber dans le pessimisme ? Et puis la subtilité rédactionnelle est telle que l’on ne sait pas à qui il s’adresse ! Est-ce au plan de la conscience individuelle ? Au quel cas le Concile tentera de renouveler la quête spirituelle et morale de l’homme pour reconfigurer le mystère central de la Rédemption. Est-ce au plan de la conscience collective et des organisations institutionnelles ? Auquel cas le Concile reposera à nouveau frais la question complexe et douloureuse du rapport Eglise/Etat, ainsi que la question de la liberté religieuse, dont le 20ème siècle a été profondément jalonné. Même si la narration parle des « élus », il n’empêche que rien affirme que Jean XXIII pense à des situations concrètes de pays démocratiques, si ce n’est la critique, déjà officielle depuis Pie XI et surtout Pie XII, des différents courants du « matérialisme athée » (cf. la condamnation du communisme et du national socialisme avant la 2ème guerre mondiale).

Une vision prophétique

On peut aujourd’hui reconnaître à Jean XXIII un discernement quasi « prophétique », puisqu’au début du 3ème millénaire, nous sommes effectivement confrontés à ces problèmes susmentionnés, surtout au niveau de la recherche unique des biens matériels en terme de « consommation », de « jouissance », au détriment, non seulement des biens spirituels, mais des biens de l’humanisme tout court.

En tout cas, Jean XXIII n’en reste pas à une analyse négative ! Le style narratif ne révèle pas la pensée profonde Jean XXIII, justement parce que les prises de décisions qui vont suivre relèvent de l’acte de Foi et d’une visions optimiste de l’avenir !

Pour les citations, cf. La Documentation Catholique, T. LVI, N°1300, 29 mars 1959, p. 385-388.

NB : La suite de l’analyse de ce discours sera publiée mardi 8 novembre